Le jour d’après ou la tragédie des drapeaux

window-1874622_960_720Voilà que le drapeau rouge n’a pas le droit de se déployer pour défiler le 18 mars, date d’une marche triomphale où la République des petits marquis sera brandie sur une pique pour en exiger une autre, aussi sage et rangée que sa sœur aînée. Un peu moins concentrée sans doute, toujours aussi bourgeoise assurément. On disserte, on s’insulte, on divise, on joue le petit spectacle de Guignol sur la petite place quand les vastes rouages historiques s’emballent et que les peuples n’ont plus envie de rire.

L’affaire devient sérieuse messieurs ne le voyez-vous pas ? Le vieux continent se vautre de nouveau dans les pulsions fiévreuses de l’autoritarisme. Comment pourrait-il en être autrement ? L’Union européenne n’est-elle pas la résurrection faussement aseptisée du fascisme à grande échelle? Ce qu’elle a fait endurer à la Grèce dans un silence complice, n’est-ce pas une parfaite démonstration de la brutalité des puissants, prêts à tout pour que le règne ordo-libéral claque dans le vent de l’éternité ? Elle tue les paysans, les hôpitaux, les universités, elle fabrique des villes fantômes où les usines trônent abandonnées, rongées par la rouille, la pourriture et les souvenirs des jours heureux. Vous faites la leçon aux ouvriers ou à ceux qui le fussent jadis, ces hommes pétris de mauvaises manières, si détestablement insolents, qui se tournent, tourmentés par ce sentiment d’abandon et de colère, vers la droite populiste. Ne comprenez-vous pas qu’ils n’en peuvent plus ?

Ici, en bas, dans la province lointaine où il n’est pas besoin d’avoir lu Hugo pour comprendre la misère, on se suicide, on se détruit, on meurt. Alcool, médicaments, divorces, violence, drame. Dans un récent portrait sur Mélenchon  où un psychanalyste médiatique brosse avec une fausse retenue dans le sens du poil le tribun magnifique, on le voit à Hénin-Beaumont devant un coron le teint blafard, la mine décomposée, le regard sombre. Alors que pour ne pas qu’elle s’écroule et roule sur le sol il est obligé de blottir sa tête entre ses mains, il lâche tragiquement « quelle misère ici, je ne m’attendais pas à ça … »

Nous autres, les militants honnêtes, les petites âmes pleines de bonté et de courage qui partageons et supportons tous les jours cette réalité crue et drue, on ne sait plus quoi faire, quoi dire. Chez nous, personne ne mène campagne ou presque, à peine voit-on fleurir quelques affiches ici ou là. Vous, vous jouez vos partitions avec vos grands airs, vos slogans, vos postures. Le pouvoir vous fait bander, le petit jeu de la chaise musicale pimente vos existences. Autour de vous, tous vous ressemblent, vous encouragent, vous idolâtrent. Tous ignorent à quel point le réel peut être cauchemardesque.

Le drapeau rouge pour le drapeau rouge n’a aucun sens s’il n’incarne pas une espérance, un sentiment de révolte, une illumination capable de nous soulever. Il est là le fond du problème. Promettre 100 milliards de dépense publique supplémentaire dans les 5 ans qui viennent ou une sixième république parlementaire ne changera rien à l’équation. Tant qu’on ne dira pas vouloir jeter Maastricht au feu, tant qu’on ne dira pas qu’on ré-ouvrira les usines par la force en prenant collectivement le droit de propriété qui nous revient, tant que l’école ne sera pas de nouveau un sanctuaire qui protège, qui délivre, qui brise les chaînes et élève les consciences, vous pourrez continuer à pleurer le soir du premier tour, à dire votre incompréhension, à déplorer l’ascension continue et vertigineuse de l’extrême-droite. Criez, maudissez, jouez la petite farce mais ne nous demandez pas de comploter avec vous. N’insultez pas notre intelligence quand nous aiguisons notre précieuse et expérimentée méfiance, quand nous n’applaudissons pas à tout rompre votre délicieuse figuration ou ne réalisons pas la docile petite courbette. Les matins ne chantent plus depuis longtemps ici malgré les promesses et les beaux parleurs.

En vérité je vous le dis, beaucoup ne vous suivront pas. Beaucoup ne glisseront pas le bulletin dans l’urne. Beaucoup se disent que tout ça n’a que trop duré. Beaucoup se disent que d’ici quelques semaines le sketch prendra fin, que la gauche sera en lambeaux avec un PS atomisé car tous ses cadres auront rejoint Macron, que l’opération Mélenchon ne pissera pas plus loin que le mur et qu’il disparaîtra aussi soudainement qu’il est apparu. La misère elle sera toujours là et nous avec. Vos larmes chaudes n’y pourront rien. Votre couardise sous perfusion de renoncement par contre …

G.S

La politique du vide ou le vide politique

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Pour la première fois depuis longtemps, je ne trouve plus le goût, la force d’alimenter ce blog. Pourtant à deux mois de l’élection présidentielle, je devrais pouvoir en dire des choses. Je devrais pouvoir en analyser des mécanismes. Mais non … Je suis partagé entre amertume, dégoût et pire que tout, renoncement. Renoncer au combat, renoncer à porter l’idée de changement. Plus que jamais le poète, le compositeur génial me sauvent d’un ennui mortel. Neruda me parle si merveilleusement bien d’amour, Camus m’explique avec délice ce qu’est l’absurde, les vieux compositeurs allemands me régalent de leur musicalité aux algorithmes parfaits, Chet Baker calme avec douceur mes crises d’angoisse. Je me consacre à des tâches bien éloignées de ce spectacle électoral lénifiant.

Je me mets souvent à la place du salarié broyé par la fatigue, celui qui se lève tous les matins pour rejoindre une boutique qui vivote dangereusement, celui qui va pointer la tête basse et le regard usé chaque matin à Pôle Emploi, cette aide-soignante au dos ruiné qui voit son service plein à craquer et qui se demande comment il sera possible de continuer à ce rythme dans les semaines à venir. J’imagine ces millions de françaises et de français chaque soir devant la télé en train d’assister à la mascarade électorale. Macron, Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon. Peut-être avons nous droit aux politiques que l’on mérite. Je le dis tranquillement, sans soucis de la polémique mais depuis quelques temps il m’arrive de penser à rendre ma carte. Cette carte soigneusement rangée dans la poche de celles et ceux qui jusqu’au bout ont tenté de résister au triomphe éclatant du capitalisme. Le rêve socialiste semble évanouit dans un continuum historique qui a fini par assécher le principe même d’idéal.

J’ai pourtant en tête le souvenir des dockers du Havre tapant avec rythme et entrain sur leurs tambours, ouvrant la marche à un immense cortège joyeux criant à l’unisson son rejet de la loi travail. Je me souviens de ces amphithéâtres universitaires bondés où, à la méthode de Socrate, on se partage le savoir, la connaissance. Je me souviens de ces centaines d’autocars qui convergent sur Paris pour colorer les grandes artères haussmaniennes d’un rouge vif, d’un rouge sang, celui de ces cols bleus qui ont donné leurs vies pour que les travailleurs puissent avoir des droits.

Pourtant, aujourd’hui on se bat pour négocier son indemnité de départ, on se bat pour revaloriser le SMIC de 5 euros par jour, pour limiter la pression fiscale si forte sur les petits ménages. L’horizon révolutionnaire prend les traits d’une rêverie austère, desséchée. Aujourd’hui on se dit que Hamon est le moindre mal et que peut-être il faut se ranger derrière lui pour se donner une petite chance de ne pas goûter au pire, comme si le pire n’était pas advenu depuis longtemps. Hamon porte quelques maigres promesses progressistes, suffisantes aux yeux de certains pour bâtir une convergence. Rêve peuple exploité, le soleil brillera. La force est tranquille, très tranquille, surtout pour les puissants. On peut même se permettre de laisser François Ruffin faire son petit speech ému à la cérémonie des césars, déranger la petite bourgeoisie si confortablement installée dans un entre-soi aveugle où le sort d’un ouvrier n’a que peu de valeur. La bourgeoisie aura toujours peur du danger de la révolte mais pour l’heure, elle doit dormir assez tranquillement j’en fais le pari. En tout cas pour une partie d’entre-elle, on se délecte et on se surprend même à frissonner devant une envolée hugolienne. Cela pimente un peu le quotidien …

Pour autant, je sais que cette extinction de foi est passagère. Comme dans le creux d’une vague, il arrive que la tempête nous dresse face à un mur. Il y a quelque part l’idée du répit dans cet instant. Vous êtes à la fois profondément désespérés, et en même temps vous vous en remettez au tragique, à l’inertie, à la force de la nature lorsqu’elle paraît indomptable. Vous sortez un moment de la tétanie qui vous paralyse presque, du poids de la responsabilité que vous vous infligez et vous vous contentez de contempler. Vous contemplez le désastre en vous disant qu’à ce moment précis vous ne pourrez rien y faire. Mais l’instinct de survie reprendra le dessus et vivre c’est agir. Ne pas écrire n’est finalement pas si grave lorsqu’on ne cesse pas de penser. “L’imagination pure est la représentation d’un objet absent, mais non encore constitué” nous disait Kant. Il n’y a donc pas de raison de désespérer.

G.S

L’escroquerie politique et la révolution passive

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La tragi-comédie présidentielle continue son œuvre. Sans égale mesure, ce scrutin est le pire de tous les temps. La campagne est régie par les scandales, les médias n’ont jamais été aussi intrusifs et malveillants avec 8000 articles en deux ans consacrés à Macron (ici), les idéologies qui façonnent notre univers mental et politique totalement asséchées. Comme aux États-Unis nous assistons à un rejet massif, via les primaires de la droite et du PS, des candidats vendus par l’establishment laissant la place à des seconds couteaux tout aussi néfastes pour notre intérêt commun. L’extrême-droite est au rendez-vous avec une estimation de vote autour de 28 % sans même son entrée en campagne effective.

Alors qu’une grande part de la population est inquiète des soubresauts géopolitiques de la période, rejette viscéralement la globalisation et son processus d’hégémonie culturelle, que 9 millions de personnes vivent en situation de pauvreté, que de nombreux plans sociaux continuent de saccager la classe ouvrière, la caste politique continue d’asséner son discours parfaitement rodé creusant un peu plus encore la désespérance populaire. Européisme délirant, destruction de la sécurité sociale présentée comme inévitable pour assurer la compétitivité, méritocratie fantasmagorique dans une société où la captation des richesses se fait autour d’un très petit noyau composé de familles bourgeoises. Cette campagne des scandales relègue au rang de disparus les enjeux réels de la période : le partage du travail avec une importante baisse du temps de travail et une socialisation d’une partie de l’appareil productif pour créer des emplois en masse dans l’industrie, la recherche et les services, sortie des traités et émission d’une nouvelle monnaie pour relocaliser la production industrielle et libérer notre économie des directives de la Bundesbank, propriété populaire des banques et du crédit et condamnation de tous ceux qui ont spéculé avec les richesses de la nation, lutte contre l’exil fiscal, refonte des institutions … Bref il est évident que notre pays a besoin d’une thérapie de choc. Une âpre bataille culturelle doit être menée loin des planches de la scène électorale grotesquement tragique.

En réalité, rien de positif ne pourra émaner des élections, c’est maintenant une certitude. La révolution élective n’existe pas. Les bouleversements ne peuvent naître que par la constitution d’un rapport de force féroce avec le capital, le même que la CGT et le PCF ont réussi à bâtir en 1944 pour ensuite arracher la révolutionnaire sécurité sociale. La sécurité sociale n’est pas un simple système de solidarité universelle. C’est la socialisation d’une part redoutable de la richesse. C’est un vecteur d’appropriation collective de la richesse que nous produisons. Bien entendu, de réforme en réforme, la philosophie de l’œuvre pharaonique de Croizat a été galvaudée. Les travailleurs ont de moins en moins de place dans la gestion de cette dernière et des créations comme la CSG par Rocard, maître à penser de Hamon, sont des coups de canif redoutables dans l’équilibre de l’œuvre.

On peut discuter du besoin de moderniser les symboles ou la dialectique, l’affrontement de classe et ses enjeux demeurent irrémédiablement les mêmes. La dualité entre propriété privée ou publique, entre propriétaire du capital et travailleurs, entre communisme et réformisme reste inchangée. C’est bien parce que la gauche n’assume plus sa mission idéologique que les droits universels reculent, que le travail a été précarisé à un point tel que des millions de salariés ne peuvent plus se syndiquer et ainsi défendre leurs droits, que le code du travail est dépecé et que nous nous dirigeons lamentablement vers le contrat unique, la disparition de toutes les réglementations horaires, sécuritaires, sociales, salariales.

C’est donc le pire des scénarios qui se profile d’autant plus que l’idéal communiste a cette fois-ci totalement disparu. Aucun candidat à gauche n’appelle à l’occupation post-électorale de son lieu de travail pour lancer un vaste chantier transformateur. Aucun candidat à gauche ne propose de combattre la propriété privée de l’outil productif. Aucun candidat à gauche n’est réellement en phase avec les aspirations ouvrières. C’est ce que déclarait dans une récente interview le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. C’est surtout tout le précieux et pertinent travail de clarification que Gramsci a mené durant les années 1920 et 1930 en développant le concept de révolution dans le monde capitaliste occidental ; révolution active ou passive. Je voterai Mélenchon car c’est le choix de mon parti et qu’il fait la proposition la plus radicale dans cette campagne sans pour autant signer un blanc seing. Tous les autres ne sont que l’offre multi-facette de la bourgeoisie. Hamon ou Macron, Le Pen ou Fillon, les puissants retrouveront leurs billes quoi qu’il arrive. Le chouchou c’est Macron d’où l’entreprise de destruction de Fillon. Macron c’est le Renzi français. Un jeune premier de la classe aux idées vieilles comme le monde capitaliste. Maximiser le profit en détruisant l’État et le modèle social. Mais on disserte dans la presse sur ses yeux bleus, sur sa barbe estivale, sur son couple atypique avec sa femme couguar. Sauf qu’il suffit de constater dans quel état se trouve l’Italie aujourd’hui. « Ils n’ont pas senti la souffrance : ils ont créé le chaos, ils ont laissé tout rafler à ceux qui étaient les plus forts économiquement » pour convoquer de nouveau Gramsci.

Il me semble que le niveau médiocre de cette campagne est un révélateur puissant. Le système pourrit sur pied. Je crois que nous venons d’entamer la descente aux enfers du capitalisme. L’écosystème menacé, la chute de la toute puissante Amérique, la nostalgie galopante dans l’ex-URSS, le rejet populaire de la globalisation et la montée en puissance de nouveaux modèles de consommation éthiques et solidaires, me poussent à croire que le vieux monde s’éteint peu à peu. La jeunesse fabriquent des pratiques sociales novatrices, hors des sentiers battus. Elle est imprévisible et cherche pour une part à échapper à l’emploi, à la télévision pourrie, au système médiacrate. Sa faiblesse est sa négation de l’idéologie et du besoin crucial d’organisation. On ne peut pas lui en vouloir totalement, l’école et l’offensive culturelle dominantes y sont pour beaucoup.

Le danger d’une telle période est l’absence d’une voie de progrès, tant par les idées que par les pratiques. C’est la raison première de ma détestation de ceux qui dirigent le parti communiste aujourd’hui. Leur responsabilité est si grande dans le marasme ambiant. Voilà donc qu’une partie d’entre-eux réfléchissent à ranger le PCF derrière Hamon et son revenu universel, véritable bombe à retardement qui fera sauter toute l’architecture de notre modèle social, qu’il faut défendre jusqu’à la mort. La clé du changement est sa généralisation progressive. C’est pourquoi tous les candidats veulent y mettre fin.

Je comprends et souscris à la vive colère qui se propage et se renforce dans le peuple, à la détestation viscérale de la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Point d’inquisition de ma part pour condamner moralement l’abstentionniste, le cheminot en colère qui crie au tous pourris. Oui ce monde est pourri mais « Tout ce qui survit d’élémentaire dans l’homme moderne revient irrésistiblement à la surface : ces molécules pulvérisées se regroupent suivant des principes qui correspondent à ce qui subsiste d’essentiel dans les couches populaires les plus profondes ».

G.S

Gloire à la jeunesse !

manifestation-jeunesse« Le monde marche, pourquoi ne tournerait-il pas ? ». Le jeune prodige Arthur Rimbaud, dans une Saison en enfer, écrivait ces mots. Il a piétiné la vieille tradition classique de la poésie française avec sa fraîcheur, sa folie, sa désinvolture légendaire, sa détestation de l’ordre, ecclésiastique ou moral. « Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie modernes ». En un sens, il a mené une révolution et aujourd’hui encore nous sommes des millions à le lire. Comme Verlaine, nous nous sentons fascinés par cet ange tombé du ciel, sculptant le beau pour penser la maladie de vivre une vie si tragiquement grise et ennuyeuse.

Ce billet ne prendra pas les traits d’une critique abondée de chiffres, ou encore d’une tribune enflammée contre le renoncement des hommes et des femmes qui font la politique pour et surtout contre nous. Non j’avais envie de rendre hommage à la jeunesse, à ses imperfections, à son sens de la provocation, à l’ennui que lui inspire ce monde. Ce monde qu’elle rejette sans toujours prendre la peine de comprendre ou de dire pourquoi. Sans doute que la perspective de suivre une formation dans le commerce, dans le management, dans la vente n’est guère enthousiasmante à ses yeux. Sans doute que la mise en concurrence dès le plus jeune âge pour ensuite mourir au travail sous les coups de bâtons d’un patron boudiné, rouge d’avidité et laid comme le profit n’éveille pas en elle de stimulation particulière. Sans doute aussi que de devoir se vendre une cravate nouée au cou ou un tailleur serrant, gris terne, pour gagner tout juste le SMIC n’inspire pas chez elle l’épanouissement. Chômage, petit contrat, stage … « Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer » … Voilà je crois, tout comme l’impétueux Rimbaud, comment la jeunesse décrypte le monde dans lequel elle est condamnée à l’existence.

Contrairement à l’idée trop répandue, la jeunesse n’a jamais été si éduquée. Elle l’est tellement, qu’elle refuse de lire nos journaux, à se plier servilement aux petites règles de la domination. Elle est ultra connectée et crée, dans des endroits où elle est chez elle, d’incroyables choses. Elle maîtrise la vidéo, le code informatique, des sous-cultures extrêmement riches et originales. Pour une part, elle connaît le cinéma, la musique. Elle dessine, joue d’un instrument, écrit. Elle est imaginative, se délivre à elle même des savoirs fondamentaux via la vulgarisation. Oui elle se trompe parfois, oui elle ne lutte pas comme on pourrait l’attendre. Oui elle rejette trop durement les partis, les syndicats, le vieux monde. Mais chaque jour, elle est une source d’inspiration. Chaque jour elle m’étonne et je découvre chez elle de belles et grandes choses. Il lui manque des repères, la perception de jalons susceptibles de lui donner de la force et de pouvoir briser les chaînes qui nous retiennent tous au sol.

Il serait pourtant temps de dialoguer avec elle, d’essayer de la comprendre. De lui laisser de vastes espaces d’expression sans lui souffler à l’oreille ce qu’elle peut ou ne peut pas dire ou faire. Elle déborde d’imagination et je la sais capable d’ériger des ponts vers un autre monde, une autre civilisation débarrassée des fantasmes de la vieille garde bourgeoise. Elle envahit des places, ressuscite l’utopie, se débrouille parfois pour échapper à l’emploi organisant des systèmes de solidarité capables de financer ses projets.

Elle n’a pas lu Marx et souvent même n’a lu que très peu d’auteurs classiques. Elle a inventé une nouvelle science-fiction où tout est possible. Des univers codifiés qui incarnent la douleur de vivre cette vie mais qui disent son aspiration à vivre autre chose. Elle se plonge parfois trop facilement dans une forme de nihilisme légitimement critiquable. Mais être jeune c’est aussi cela. C’est être en perpétuelle recherche d’un chemin, c’est tâtonner, expérimenter, se tromper, tomber même. Mais une fougue, une énergie, une soif de s’éveiller font qu’elle ne renonce que rarement. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne veut pas du monde qu’on est en train de lui léguer, de lui imposer. Elle marche à reculons pour ne pas sombrer trop vite dans le tourbillon de l’habitude, en un sens donc de l’absurde comme pourrait le soutenir Camus.

Globalement elle ne vote pas même si elle pense, à sa façon, la politique. Comment pouvoir lui reprocher de ne pas prendre part au débat politique quand les seules perspectives qu’on lui propose de discuter sont l’austérité, la nécessité de travailler plus et mal pour des salaires toujours plus bas. Le choix entre Macron ou Fillon … Comment, finalement, lui reprocher de ne pas participer à l’élaboration des plans de sa lugubre prison ? D’ailleurs pendant la bataille contre la loi travail, le slogan de sa mobilisation n’était-il pas « on vaut mieux que ça ». Je l’avais trouvé tellement fort et beau ce cri de ralliement.

Notre responsabilité est claire. Il nous faut trouver le moyen d’établir une connexion entre elle et nous. Nous qui avons des structures intellectuelles précises, une expérience de la lutte, un héritage presque génétique du combat, nous sommes capables de mettre des mots et des concepts sur les aspirations de cette dernière. Comme le soulignait Friot, si la vieille garde communiste trouve le moyen de s’ouvrir à cette jeunesse intérieurement révoltée, le capitalisme tremblera si fort qu’il risquerait de s’effondrer pour de bon. Alors nous ne devons pas avoir peur d’exiger l’impossible. Nous devons cesser de ne penser le bonheur que de manière ratatinée, meurtris que nous sommes par nos renoncements en cascade. Alors la jeunesse grimpera les barricades à nos côtés et plus rien n’empêchera l’avènement de la lumineuse aurore. Mais disons lui d’abord et simplement, avec la force et l’honnêteté que cela réclame, comme l’a fait si magistralement Jaurès aux lycéens d’Albi dans son mythique discours à la jeunesse, « vous avez le droit d’être exigeants ».

G.S

La grippe fait monter la fièvre hospitalière

la-rochellenbsp-les-urgences-de-lrsquo-hocirc-pital-ont-eacute-teacute-une-nouvelle-fois-deacute-bordeacute-esAu lendemain de la seconde guerre mondiale, deux hommes vont révolutionner les choses dans notre pays et ériger le plus bel héritage politique et social dont nous pouvons encore (pour combien de temps ?) jouir aujourd’hui. Le communiste Ambroise Croizat va créer la sécurité sociale qui repose sur le principe de la cotisation, patronale et salariale. Déconnecter le salaire de l’emploi pour créer un principe d’égalité et de protection de tous face aux aléas de l’existence, la maladie, le chômage … C’est une véritable révolution et un coup féroce porté au capital. Cependant le capital n’a pu que s’enfermer dans un mutisme forcé, accepter sans broncher tant il s’est vautré avec une stupéfiante facilité dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. Ils ont été les artisans de la défaite faisant clairement le choix de déposer les armes avant même d’avoir combattu. Seuls comptaient les bénéfices que devaient continuer à dégager leurs entreprises. J’avais déjà expliqué ce principe dans un précédant billet en évoquant la Commune de Paris mais aussi l’appel de la bourgeoisie française à une coalition étrangère pour écraser la révolution française ce qui donnera l’héroïque bataille de Valmy. La bourgeoisie n’a jamais été patriote à l’inverse de la classe ouvrière. Nous ne sommes pas là dans la caricature ou le fantasme idéologique mais bien dans un constat historique établi par des faits. Pour celles et ceux qui veulent aller plus loin, une lecture obligatoire, l’historienne Annie Lacroix-Riz.

Le second personnage que je voulais évoquer est le communiste Maurice Thorez, lui aussi ministre dans le gouvernement provisoire d’après-guerre. Il donne naissance à la fonction publique et plus encore au statut de fonctionnaire. Là aussi on créé un modèle révolutionnaire ; le fonctionnaire est hors de l’emploi, pas de chantage à l’emploi pour lui. Il est payé pour son grade et jouit d’un salaire à vie versé donc pour son grade, pas pour son poste. C’est d’ailleurs pour cela que le chômage n’existe pas dans la fonction publique. Le brillant sociologue Bernard Friot l’explique admirablement bien car c’est le travail de sa vie. Pour les plus jeunes, le vidéaste Usul a expliqué avec pédagogie et talent la thèse de Friot sur sa chaîne youtube. Ainsi de grands et performants services publics verront le jour : l’école, l’énergie, les transports, les télécommunications ou encore la santé. La santé, l’hôpital public, que de nombreux pays nous envient.

Malheureusement, d’un plan d’austérité à un autre, l’hôpital et ses agents sont aujourd’hui en souffrance. Les moyens manquent cruellement pour pouvoir assurer comme il le faudrait le service public qu’ils sont sensés rendre à la nation. Au plus grand désespoir des personnels qui travaillent à flux-tendu, pétris par une souffrance au travail de plus en plus vive. 3 milliards d’euros d’économie exigés par le gouvernement sur le dos de l’hôpital public. C’est avant tout d’ailleurs une recommandation insistante de Bruxelles. Le service public de la santé français coûterait bien trop. Il est un frein à la concurrence et au développement du marché lucratif dans le domaine. Pourtant là où le système de soins coûte 15 % du PIB aux États-Unis, il ne coûte que 10% du PIB en France. Pour un service d’ailleurs plus performant et égalitaire chez nous.

Pour celles et ceux qui ont la possibilité d’échanger avec des agents hospitaliers, vous savez à quel point les conditions de travail sont de plus en plus laborieuses. Un manque cruel de personnel dans les services, des externalisations de services qui ont lourdement précarisé les outils de travail, des fermetures de lits qui ont causé un engorgement ingérable dans les services d’urgences … Les politiques de restriction budgétaire, le nouveau système de gestion via les ARS et l’exclusion des élus des conseils d’administration devenus conseil de surveillance, sabotent le service public de la santé. La stratégie a été la même pour les autres grands services publics ouverts aujourd’hui au privé. Dépecer pour constater avec une fausse et vicieuse incrédulité qu’il n’est plus possible d’assurer la continuité du service. Ainsi faut-il ouvrir au privé pour palier au manque de moyens. Tout cela est parfaitement ficelé et orchestré par une complicité évidente entre politiques et capital. C’est le dévouement et le sens de l’éthique des agents qui font que la machine continue malgré tout de tourner comme elle le peut.

Ainsi ce week end, une grippe particulièrement violente a suffi à mettre à jour tout cela. Beaucoup ont découvert l’état d’urgence de notre système de soins. L’hôpital est malade, frôlant presque le palliatif. Impossible de créer des zones de quarantaine aux urgences tant elles sont pleines à craquer. Des usagers ont attendu plus de 24 heures dans les couloirs avant d’être pris en charge. Les agents explosent leur temps de service pour ne pas laisser les collègues dans cette situation explosive. Les agents sont non seulement débordés, mais ils doivent gérer le mécontentement légitime des familles. Les actes de violences se multiplient envers les agents depuis quelques temps. Cette situation devient lamentablement scandaleuse. Les établissement ne peuvent concrètement déclencher le plan blanc car les moyens sont insuffisants pour l’assurer dans les faits.

Comment un pays comme le nôtre, aussi avancé, peut-il être vaincu par une pathologie aussi banale que la grippe ? Voilà le désastre que le capitalisme est capable d’enfanter. Voilà comment notre civilisation recule lorsque le peuple perd sa vigilance et décide de ne plus donner de suite et de sens à l’indignation. Pourtant, celles et ceux qui se présentent à nos suffrages cette année, du PS à la droite en passant par le FN, nous disent que nous devrons continuer à nous serrer la ceinture et à consentir à de nouveaux sacrifices. L’hémorragie doit donc continuer à l’hôpital car le marché l’exige. La crise, la dette, toutes ces constructions idéologiques du système libéral, du système capitaliste, viennent ainsi justifier le pire. Pourtant on ne cesse de le dire, mais notre pays n’a jamais été aussi riche. Il produit 2000 milliards d’euros de richesses par an. Pourquoi peut on faire basculer 10 points de cette richesse nationale (soit 200 milliards d’euros) des poches des travailleurs à celles des propriétaires du capital et ne pas pouvoir faire le choix d’assurer ce prélèvement pour les services publics utiles à tous ? Ce ne sont pas la crise, ou la dette, ou le besoin autoproclamé de concurrence qui implique cette réalité. C’est un choix idéologique, un choix politique. Ceux qui affirment le contraire sont des menteurs qui servent un intérêt particulier, celui du capital.

Alors que nombreux sont ceux qui travaillent à imposer le logiciel libéral à notre conscience commune, à bâtir une matrice culturelle autour d’une architecture d’affects artificiels, nous ne sommes nous que peu mobilisés à lutter pleinement contre cette pensée, cette guerre idéologique. Qu’on le veuille ou non, l’analyse marxiste de l’organisation économique, politique, culturelle de nos sociétés se vérifie aujourd’hui plus que jamais. La classe possédante est à l’offensive et elle se montre fortement vindicative. C’est la non organisation de notre classe, l’effritement de notre grille de lecture idéologique qui nous plonge dans l’obscurité civilisationnelle en cours. C’est l’absence du rapport de force que le parti communiste de Thorez et de Croizat avait réussi à établir en leur temps qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut.

G.S

Pasolini, un remède à l’assèchement politique de notre temps

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Pier Paolo Pasolini est un écrivain, poète, cinéaste et peintre italien né en 1922 à Bologne et mort assassiné en 1975 près de Rome. Il est connu et reconnu par la force et l’originalité de son œuvre. Marxiste, antifasciste, penseur majeur du fait culturel, il a incarné intellectuellement dans l’Italie moderne une vision singulière et complexe du marxisme. Sa poésie a largement dépassé les frontières italiennes et des films comme Le Décaméron et Salo ou les 120 journées de Sodome ont marqué les esprits et le cinéma. Avec Fellini et Bertolucci, il fait partie des grands noms du cinéma transalpin.

Comprendre Pasolini, étudier son œuvre et son paradigme, est une tâche d’une complexité folle. D’abord parce que Pasolini a décliné son art et sa soif de dire sa compréhension du monde par de multiples outils et pratiques. Il expliquera d’ailleurs avant de se raviser que son passage de la littérature au cinéma était pour lui avant tout une révolution technique, une nouvelle technique littéraire à explorer. Finalement, il y verra un autre langage.

Pasolini est donc un poète, un dramaturge, un cinéaste, un peintre. S’il n’avait pas du subir le traumatisme de l’exil, quitter ses terres natales frioulanes pour gagner la capitale à la fin des années 1940, après avoir été exclu du parti communiste et de l’école où il enseignait suite à des accusations d’actes impurs (homosexualité) par l’Église si puissante en Italie, sans doute serait-il devenu un peintre internationalement reconnu. La composition picturale a toujours été une obsession pour lui. Cela sera d’ailleurs particulièrement vrai dans son cinéma et dans la composition de ses plans. La religion des choses, c’est-à-dire de trouver une forme de sacré dans un paysage, un sourire ou dans les ruines des civilisations anciennes comme celles de Ravenne où est enterré le poète des enfers, Dante, un de ses maîtres. Alors qu’il se promenait sur un petit chemin de pierres totalement désert, il expliquera qu’il faut défendre cette sinueuse et calcaire voie vicinale au même titre que les plus grandes œuvres, celles de Pétrarque ou de Dante. Défendre le patrimoine de la poésie populaire anonyme comme les plus grandes œuvres artistiques italiennes. Plus tôt, il peignait des tabernacles qui représentaient des signes vivants de l’apparition du sacré dans le quotidien comme l’expliquait un de ses amis, le peintre Giuseppe Zigaina. C’est ainsi qu’une larme coulant sur la joue de la vierge Marie dans son Évangile selon Saint Matthieu arrive à incarner la miraculeuse conception car sur le plan suivant apparaît le ventre rond de Marie.

La complexité de Pasolini s’explique donc par la multiplicité de son œuvre mais aussi par ses propres évolutions au fil du temps. Il y a plusieurs Pasolini en réalité. La vieillesse pour lui est heureuse, car elle est synonyme de moins de futur et donc de moins d’espoir, elle est vue comme une source de grand soulagement, comme il le formulera lui-même. Cette conception a une grande influence sur son œuvre qui évolue avec le temps, se faisant plus provocatrice et plus ancrée dans l’anti-modernisme dans ses dernières années. Le principe de mort aussi fait grandement évoluer son œuvre. D’ailleurs la mort pour lui ne consiste pas à ne plus pouvoir communiquer mais à ne plus être compris. Sans doute alors, y a t-il une part d’éternel chez Pasolini.

Ce qui est fascinant en réalité chez lui et dans son œuvre, c’est l’esprit de contradiction qui y règne, une idée de l’altérité omniprésente. « Le poète est, selon Pasolini, précisément celui qui sait se faire l’interprète de cette altérité, celui qui est dans l’histoire pour témoigner d’une vérité poétique qui se tient en dehors de l’histoire – du cours de l’histoire linéaire et progressive que suit la civilisation occidentale – et qui s’oppose à elle » (1). C’est là sans conteste le moteur de sa pensée et de son travail. C’est aussi ce qui le poussera à voir dans la société de consommation et par là d’une dynamique d’uniformisation culturelle, esthétique l’accomplissement du fascisme. La société de consommation, le néocapitalisme, détruisent les différentes réalités individuelles, les différentes façons d’être homme. C’est l’érection d’une prison mentale, métaphysique et artistique où les dieux s’effritent et de vieux problèmes comme la lutte des classes se dissolvent …

Ainsi toute sa vie durant, il cultivera ce goût de la différence, de la singularité, dès l’écriture de ses premiers poèmes et la défense de la culture frioulane. Dans le même temps, il a été dans la recherche de l’universel. Rendre sa parole accessible à tous, y compris et surtout à la classe ouvrière. C’est surtout vrai chez le Pasolini cinéaste, le cinéma étant à ses yeux un langage universel, compris par tous, mimesis immédiate de la réalité.

Depuis sa disparition tragique en 1975 sur la plage d’Ostie, près de Rome, dans des conditions aujourd’hui encore mystérieuses, nombreux sont ceux qui ont voulu étouffer sa parole. Certains ont cherché à salir sa mémoire, à ne le présenter que comme un anti-moderniste excentrique. Un regain d’intérêt renaît pourtant pour sa parole et son œuvre qui puisent leurs racines chez Gramsci. Sans doute ne faut-il pas y voir un simple hasard. Un monde s’écroule avec violence et nous sommes, jeunes générations des vivants, sans boussole, dévorés par l’horrible dilemme entre le renoncement tragique et le rêve d’une nouvelle civilisation qui reste à édifier. Alors Pasolini restera pour un moment encore bien vivant.

G.S

(1) Manuele Gragnolati, Christoph F.E. Holzhey, Davide Luglio, Revue des études italiennes, colloque Pier Paolo Pasolini entre régression et échec, Université Paris-Sorbonne, 9-10 maggio 2014

La mélancolie du communiste sincère

friedrich-moine-devant-la-merQui ne comprend pas que la question du travail sera centrale lors des futures échéances électorales risque de déchanter gravement. Alors que des millions de français sont privés d’emploi, que les directives européennes dans le cadre d’une économie globalisée causent une lente mais irréfutable destruction de notre industrie avec la disparition de très nombreux emplois, que la monnaie unique condamne nos échanges commerciaux et donc handicape nos perspectives de croissance, que la robotisation et l’économie numérique vont causer à moyen terme la disparition de nombreux emplois notamment dans les services, la droite et une partie de la gauche, totalement inféodées aux thèses libérales qu’elles idolâtrent aveuglement, nous entraîneront dans les abîmes de la crise économique et surtout politique. Il faut être stupide pour ne pas s’apercevoir que les théorèmes familiers des économistes libéraux ne prennent plus. La tristement célèbre et autoproclamée vertueuse destruction créatrice ne pourra cette fois-ci rien pour nous. C’est d’ailleurs, petite parenthèse, ce que nous vend Mélenchon avec la transition écologique.

Ces thèses ne peuvent plus prendre car le capitalisme a atteint le seuil maximum de son développement. Il est sauvage, dans une prédation ultime et se concentre violemment. C’est un peu comme le noyau d’uranium qui absorbe les neutrons pour finir par exploser. Il semblerait qu’en atteignant ce stade il entre dans une phase d’auto-destruction. Cela consolide globalement les travaux marxistes. Lénine définissait ce stade suprême ainsi : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes ». Comment ne pas lui donner totalement raison. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Sans doute faut-il s’attendre au pire, pourtant les alertes ne manquent pas. Trump, l’Autriche, le référendum italien et la forte dynamique des mouvements populistes faussement anti-systèmes à l’image du mouvement 5 étoiles qui se nourrit de la disparition de la gauche transalpine, les menaces émises contre la Chine et la Russie, l’extrême-droite au pouvoir déjà dans plusieurs pays européens comme en Pologne et en Ukraine, la colonisation de l’Europe de l’est par la puissante économie industrielle allemande, le retour fracassant de la France en Afrique avec l’intervention en Libye, au Mali, en Centrafrique …

La première évidence, c’est que l’Europe fait le le lit du fascisme. Parce qu’elle est anti-démocratique, autoritaire, qu’elle vassalise le continent aux intérêts nord-américains, qu’elle cadenasse les économies du sud avec les conséquences que l’on sait, elle plonge la continent dans une dynamique extrêmement inquiétante. C’est un clin d’œil cynique de l’histoire pourrait-on croire. Alors que les VRP sous cachet de la CIA nous vendaient dès la fin des années 1940 la coopération européenne pour définitivement proscrire la guerre et le choc impérialiste, nous voilà revenus à des temps crépusculaires. Sans doute l’URSS et la très forte influence du parti communiste dans les grandes nations européennes d’après-guerre ont-elles mis un frein durant des décennies au grand projet du capital. Mesurons les conséquences titanesques de l’absence (aujourd’hui) d’un discours de gauche sur la question européenne audible et visionnaire, sur ce qu’est le capital et jusqu’où il est prêt à aller pour assurer sa survie s’il ne trouve pas sur son chemin une force capable de le détruire, en tout cas dans un premier temps de le contraindre fermement . L’euro-communisme est un fléau dont nous aurions du, il y a déjà déjà bien longtemps, nous défaire. Mais l’Europe est devenu un mythe et nous-mêmes participons à sacraliser la sale bête. Les grecs qui décidément ont une ancestrale approche et expérience critiques avec elle, nous ont livrés lors de l’antiquité le mythe de la princesse Europe qui finira par accoucher des juges des enfers.

Aux vues des dernières et rares consultations populaires et de l’opposition farouche à l’Europe qu’elles révèlent, du funeste bilan de Tsipras, maître-d’œuvre des partisans de la refonte européenne et de la prophétique Europe sociale, il est clair que batailler pour un vrai et grand parti communiste authentique, tirant les erreurs du passé et développant une approche dialectique des événements ne relève pas d’un pur folklore propre à une petite caste, les ders des ders, nostalgiques et aigris. L’Europe est un poison et il faut d’urgence l’antidote. C’est une fois encore notre responsabilité. Oui, être communiste est théoriquement un sacerdoce… Peut-être est-il plus que venu le temps de poser le débat contradictoire, de ne plus avoir peur d’affronter en face l’histoire présente. Il est tout de même incroyable qu’à aucun moment nous n’avons pu débattre de la question européenne entre nous. La frustration n’a t-elle pas été extrêmement vive lors du dernier congrès une fois encore ? Débattre de la sorte pointerait inévitablement une série de lourdes responsabilités et ferait vaciller pour un temps le navire. Cependant, nous devrons nous résigner à nous-y plier, à assumer notre aggiornamento inversé, ou alors nous condamnerons définitivement les peuples européens au pire, à la guerre. Des pistes prometteuses sont à creuser concernant l’érection d’un nouvel espace collaboratif autour de la Méditerranée, autour d’un vaste programme axé sur la francophonie, la langue française pouvant incarner une autre vision du monde, de la culture, de la collaboration à échelle du monde. Tout cela sans parler d’un partenariat resserré avec l’axe Sino-russe. La France est grande quand elle porte un projet comme celui proposé par les frères Bocquet, une COP 21 sur l’évasion fiscale.

Va se poser également la question de la reprise populaire du pouvoir. Un plan de vastes nationalisations pour basculer vers une maîtrise et un contrôle publics et démocratiques de l’économie et des finances, avec une véritable et révolutionnaire démocratie ouvrière. Des comités de gestion élus, le retour à une forme modernisée de planification, la renaissance d’une grande et puissante paysannerie coopérative et solidaire, respectueuse des sols et des hommes, une très importante réduction du temps de travail conjuguée à l’invention d’un tout nouveau modèle social et philosophique où l’on se partage fortement le travail et où l’on ré-apprend à avoir le contrôle du temps, l’établissement d’assemblées populaires locales pour inventer dans la proximité et la co-élaboration la politique de demain … Je rêve de faire du cinéma, de réaliser des films passionné que je suis par l’esthétique filmique, par l’incroyable beauté symbolique d’un travelling travaillé ou d’un plan en contre plongée audacieux. Ne travailler que quelques heures par semaine me permettrait de pouvoir me consacrer à cette passion. Encore faut-il pouvoir accéder à des écoles publiques et gratuites d’art, de pouvoir se former tout au long de son existence.

L’école, les Arts, les sports méritent des propositions plus qu’audacieuses. Ils doivent permettre l’émancipation et la construction de tous. Pouvoir s’émanciper de l’apparent relativisme social, de cette forme aboutie de fascisme que théorisait Pasolini qu’est la consommation frénétique et consumériste. Nous mourons aujourd’hui d’une forme de perversion métaphysique flattant les pires instincts de l’humanité. Il nous faut penser le commun, le beau, le bonheur, la paix. Parce que cette mission est hautement révolutionnaire tout en étant par ailleurs terriblement enthousiasmante, elle réclame un soucis de l’organisation vital. C’est là mon opposition la plus vive avec Mélenchon. Il faut un parti organisé, méthodique pour éduquer et pour aller solidement à la bataille. C’est le caractère providentiel de sa personne ressenti comme tel par les militants qui l’entourent qui accrédite provisoirement son hypothèse. Sans cela son mouvement végéterait, incapable qu’il serait de produire une matrice cohérente et solide.

Comme je suis finalement malheureux de ne pas pouvoir promouvoir toutes ces choses, de ne pas militer dans un parti prenant de la hauteur. Nous voilà invités à suivre un personnage avec lequel nous n’avons que quelques malheureuses convergences, inventant pour l’occasion des concepts aussi ahurissants que le ralliement critique, que la candidature rétractable. Nous voilà en train de crier avec les loups lorsque se produisent des événements comme le Brexit. Pourtant, après le résultat surprise de la conférence nationale, le parti semblait de nouveau en ébullition, de nombreux camarades se sont ouverts, ont produit des choses extrêmement intéressantes. Nous ressentions de nouveau une forme de vitalité et même de fierté. De nombreux camarades retrouvaient le goût de la lutte et comprenaient que notre parti n’est pas n’importe quel parti, qu’il possède de beaux restes capables de déplacer des montagnes si seulement il se promettait de se donner les moyens pour le faire.

Je crois que notre pire faiblesse, c’est qu’il est dirigé depuis des années par des gens qui n’y croient plus, qui ne se pensent que comme des gestionnaires de patrimoine. Combien sont-ils à croire encore que le changement ne pourra émaner que par des actes révolutionnaires et non pas au travers des institutions bourgeoises ? Combien sont-ils à ne pas oublier que notre mission première est de travailler à l’avènement du socialisme ? Un socialisme prenant les accents et les attraits de notre époque évidemment. Combien sont-ils à se dire que l’expérience cubaine mérite tout de même une approche très critique ? Combien sont incapables de penser autre chose que la petite tambouille tactique pour se partager quelques malheureux strapontins ?

Nous méritons tellement mieux, tellement plus. Cependant, cela serait une erreur de leur abandonner la maison. Je suis en profond désaccord avec ceux qui pensent qu’il suffit de construire ailleurs pour régler le problème. Le PCF est l’incarnation du communisme en France qu’on le veuille ou non et tant que nous n’arriverons pas à reprendre possession de la machine, il faudra être patient, rester droit et combatif, déterminé et rassembleur. C’est un travail de chimie fine, d’équilibriste fou. Les faits finiront, j’en suis persuadé, par nous donner raison. Le plus insupportable pour le militant communiste sincère et déterminé, est de côtoyer tous les jours cette misère, cette souffrance populaire et de mesurer que toutes ces futiles et minables tergiversations que nous nous infligeons nous font perdre un temps ô combien précieux pour pouvoir les éradiquer. Comme l’écrivait si merveilleusement bien Neruda, « Ah si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour nous pouvions apaiser la haine du monde ! ».

G.S