Et si la culture disparaissait … ?

sa030007Je suis quelqu’un de très observateur, passionné de comprendre les comportements humains en groupe, et de fait je regarde ce qu’il se passe lorsque les lumières s’allument dans notre belle salle de spectacle municipale à la fin d’une représentation théâtrale ou musicale. Je remarque que nous fonctionnons toutes et tous de la même manière. Les lumières nous sortent de la pénombre, il y a ensuite une salve d’applaudissements et puis tout le monde cherche du regard ses voisins de rangée pour avoir un premier ressenti sur ce qui vient d’avoir lieu. Des sourires ou des moues dubitatives mais en tout cas il y a toujours des réactions. Les gens quittent tranquillement la salle, saluent le responsable du service culture à la porte, lui qui cultive un lien de proximité avec son public, enfin nous nous retrouvons dan le hall de l’espace culturel. A ce moment là, les échanges fusent. Dehors, les incorrigibles fumeurs mènent eux aussi un échange sur la pièce. J’adore assister à ce moment. Les gens parlent culture et avec leurs mots décrivent une adhésion ou un rejet par rapport à l’objet culturel qu’ils viennent de partager. Avec l’équipe du service culture, on veut d’ailleurs renforcer ce moment en proposant un temps de convivialité autour d’un verre et d’un sandwich, quelques fauteuils, quelques tables de bistro … C’est en réflexion et nul doute que ça verra bientôt le jour.

Cette dimension est essentielle et elle est le moteur de mon engagement entier pour la défense de la culture de proximité, pour l’accompagnement de nos compagnies régionales qui tournent de salle en salle avec la même passion, la même envie de pouvoir donner corps et âme à ces temps d’échange et de partage. On dénonce à juste titre l’individualisation des comportements sociaux, la perte de temps de convivialité dans nos vies. Le développement du numérique, de l’internet à cette lourde tendance à casser le lien social réel pourtant indispensable. Cette scène régulière que je viens de décrire on ne peut pas la vivre assis dans son fauteuil devant un film en streaming. Il y n’a pas cette dimension de partage. Les éclats de rire communicatifs, les cœurs battants à l’unisson devant une pièce lourde de sens, pouvoir échanger après un film ou une pièce avec le metteur en scène, les artistes ou même des militants et des universitaires … Aller voir un spectacle, un concert, cela permet d’ouvrir ces derniers espaces encore disponibles de vivre ensemble. La proximité physique avec les artistes donne une dimension qu’on ne peut pas vivre dans d’autres circonstances. Et puis surtout, les artistes délivrent des messages, travaillent des esthétiques qu’on ne retrouve pas dans la culture mainstream à la télévision, dans le cinéma commercial … Bref ils éveillent les consciences, permettent de nourrir des réflexions sur le monde, sur les hommes, sur le pouvoir et le rapport humain à celui-ci … Autant d’éléments qui forgent la citoyenneté, qui permettent de combattre les égoïsmes, l’intolérance, le repli-sur-soi.

Assises culturelles à AvionOutre le travail local que l’on peut mener de front avec toute l’équipe du service culture, une équipe qui adhère totalement au projet culturel municipal, nous avons lancé avec des artistes, des programmateurs, des associations de promotion culturelle, des élus, des publics de la région un collectif totalement informel qui a porté à bout de bras et avec peu de moyens des assises de la culture qui se sont tenues le 15 novembre dernier dans notre espace culturel avionnais. Nous étions autour de 70 participants à nous pencher sur une problématique passionnante et délicate : quelle culture pour demain ? Le constat est unanime malheureusement : les politiques culturelles portées par les collectivités territoriales, sont emportées dans la tempête libérale et à l’heure où les comptes sont dans le rouge, situation exacerbée par les logiques d’austérité, les mois et les années à venir s’annoncent extrêmement compliqués. Tout ceci sans même évoquer la scandaleuse réforme du régime indemnitaire des intermittents. Certains artistes commencent à jeter l’éponge faute de moyens pour travailler correctement, des salles se vident faute de pouvoir y programmer une saison culturelle digne de ce nom, des élus font le choix contraint de devoir sacrifier le volet culture de leur action pour privilégier d’autres politiques aux résultats plus visibles à l’échelle d’une commune. Car oui, le travail que nous menons, nous les acteurs culturels, il s’inscrit dans le temps long. Aller chercher les publics, les fidéliser à un lieu, promouvoir la plus large des mixités sociales dans une salle, c’est un travail titanesque et patient. De plus il n’y a pas une méthode, une recette magique, que l’on puisse appliquée avec la certitude d’obtenir des résultats. On tâtonne, on teste de nouveaux dispositifs et parfois on se trompe. Sur le secteur, on fait face à un contexte économique et social singulier et difficile. Population largement précarisée, fort taux pour le décrochage scolaire, misère même parfois dans certains quartiers. Ça n’est pas le Louvre à Lens qui nous a aidé à démocratiser l’accès à la culture dans ce contexte. En tout cas, nous n’avons pas sociologiquement parlant de prédispositions évidentes à la pratique culturelle dans la région. Par contre, nous allons sans doute à Avion nous lancer le défi qui consisterait à mettre sur deux ans, 60 comédiens amateurs sur scène pour une pièce follement ambitieuse. Des citoyens issus des quatre coins de la ville donc y compris de nos quartiers les plus populaires. Le défi est donc d’autant plus grand et passionnant.L’artiste porteur du projet qui est aujourd’hui un ami, à l’habitude d’animer des ateliers de création sur le secteur. Il a vu défiler de nombreuses personnes parfois même des personnes qui ont des difficultés fortes d’expression, de maîtrise de la langue … Il m’expliquait que certaines d’entre-elles sont membres de ses ateliers depuis plusieurs années maintenant et qu’il a même réussi à créer des vocations chez certains pourtant éloignés à la base de l’univers créatif.

Cela entre en résonance avec le travail du collectif et des assises, cette idée d’organiser la résistance la plus large et la plus vive avant que la tempête ne devienne apocalyptique pour garantir et pérenniser ce travail de terrain, de médiation sociale et culturelle, de proximité. Des pistes sont lancées comme la rédaction d’un manifeste pour la défense et la promotion d’une culture de proximité, d’éducation populaire. Bref la défense d’une culture militante au sens noble du terme. Le collectif propose aussi d’aller vers la création d’un observatoire régional de la culture et des arts qui reprendrait la logique d’une synergie entre l’ensemble des acteurs du champ culturel régional pour fonctionner comme un comité de veille. Alerter sur les dangers à venir et réfléchir en commun sur les futurs dispositifs à bâtir pour promouvoir cette culture qui nous tient à cœur.

Ce qu’il nous manque cruellement, c’est la prise de conscience des enjeux massifs sous-jacents à toutes ces problématiques chez les élus. Les élus ne veulent pas discuter de ces questions. Plutôt que de vouloir ouvrir les magasins le dimanche pour se vautrer encore un peu plus dans le consumérisme le plus stérile, réfléchissons à comment on peut capter les citoyens sur les structures culturelles. Mais on préfère botter en touche alors que la réforme territoriale pointe de plus en plus le bout de son nez et que personne, absolument personne n’est en capacité de dire comment le choses vont s’articuler dans le futur proche. Pas grand monde veut plonger les mains dans le cambouis. Qui seront demain nos interlocuteurs privilégiés dans le domaine culturel ? Comment garantir les futurs financements et l’accompagnent dans la création ? Comment éviter d’aller vers la culture événementielle qui se résumerait à faire de la culture pour faire de la culture sans même s’interroger sur les finalités, sur l’éthique. Une culture où il faudra une carte bleue pour être un acteur passif, une culture qui fera le choix d’abandonner pour de bon les classes populaires qui pourront toujours zapper devant les programmes abrutissants labellisés « Endemol ». Nous ne sommes pas dans le registre du fantasme en disant cela. Il y a danger, un danger réel. L’enjeu est crucial et profondément politique. Nous entrons donc en résistance pour un long moment et plus nous serons nombreux, plus nous serons fort, plus nous aurons la possibilité d’obliger les élus à se mettre autour de la table.

G.S

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