Une résistance à l’expulsion locative fait resurgir la solidarité de classe

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(photo Voix du Nord)

Alors que j’étais studieusement installé dans un bureau de la fédération du parti pour préparer la diffusion de notre tout dernier journal départemental de la santé, un journal qui nous permet d’aller aux portes des hôpitaux du département partout où nous sommes organisés, mon téléphone sonne. Une camarade avionnaise me dit de vite la rejoindre car il y a une expulsion locative d’une famille qui est en train de mal tourner et il y a un besoin urgent de renforts militants. J’arrête mes activités brutalement et me rends donc au plus vite à l’adresse indiquée. Les urgences de terrain passent avant le reste, beaucoup de camarades savent de quoi je parle. Me voilà sur place. Difficile de ne pas repérer où se passent les événements car l’attroupement est assez impressionnant. Tant celui des militants, des voisins que des forces de police, anormalement mobilisées pour une « simple » expulsion locative. Sur place je croise de nombreux camarades du parti, le maire et des collègues élus de la ville. Des agents de police … Beaucoup d’agents de police.

Je discute rapidement avec les camarades, prends un peu le pouls et là, stupéfaction. Il n’est pas ici question de gérer notre première affaire d’expulsion. Malheureusement, cela arrive trop souvent dans notre secteur. La pauvreté est un mal tentaculaire dans notre bassin. D’habitude, la mairie est informée lorsqu’une expulsion a lieu sur la commune. Ensuite on ouvre un dialogue avec le bailleur et on tente de trouver une solution pour éviter le pire, le pire étant bien évidemment de mettre une famille à la rue. Cette fois-ci, pas de dialogue. L’huissière s’est enfermée dans la maison et refuse le dialogue. Les forces de police nous empêchent d’accéder au logement et font montre d’une agressivité inhabituelle. Est-ce besoin de rappeler que le maire est officier de police judiciaire et qu’à ce titre il a un rapport hiérarchique avec les agents de police de la ville.

La différence, c’est que des ordres précis ont été donnés par la sous-préfecture. Il faut aller jusqu’au bout quitte à faire preuve de violence. De plus, nous avons donné ces derniers mois du fil à retordre aux services de la préfecture. Occupation d’école puis de l’inspection académique avec une victoire à la clé, l’occupation du centre des impôts de Lens pour sauver notre perception avec à nouveau une victoire au bout, un rassemblement devant le commissariat de la ville pour lutter contre la suppression de l’équipe de nuit de la BAC … Un peu partout, on parle de nous comme étant le village gaulois. Nous-mêmes en rions tout en faisant le triste constat qu’effectivement, des élus aussi mobilisés et déterminés il n’y en a que trop peu. Bref, sans doute n’y a t-il pas assez d’élus communistes dans l’hexagone. Et puis il faut tout de même rappeler une chose, ce contexte d’un état d’urgence qui devient permanent. L’état d’urgence qu’est-ce donc en réalité ? C’est mobiliser des moyens colossaux pour tuer dans l’œuf toute tentative de résistance ! Les bonnes vieilles méthodes de la droite magistralement incarnées par un pouvoir socialiste en phase terminale. La belle mobilisation contre la loi travail, le phénomène nuit debout … Cela commence à faire beaucoup. Le capital est tout juste en train de se donner du mal pour nous vendre Macron en 2017, cela n’est pas pour que le bouillonnement populaire qui fait suite à un ras-le-bol général permette de renverser la table et de faire en sorte que l’on oblige les gavés, les tellement gavés qu’ils n’ont d’autre choix que d’aller cacher leur fortune au Panama, en Suisse, au Luxembourg ou dans les îles britanniques, à prendre leurs jambes à leur cou pour fuir la Terreur, entendez par là la reprise en main de son destin de la classe des exploités.

Mais j’en reviens à mon histoire. Un camion de déménagement est rempli des meubles de cette modeste et honnête famille avionnaise. Des camarades montent dans le camion et refusent de descendre malgré les coups musclés de la police. Nous formons une chaîne humaine sur le plateau du camion pour empêcher sa fermeture. La police se montre très violente. Le maire lui-même est malmené et c’est peu de le dire. Cependant on ne lâche pas, on tient bon. Les camarades arrivent les uns après les autres et viennent renforcer la chaîne solidaire. Des voisins sortent et nous prêtent main forte. Dans le même temps d’autres forces de police arrivent. 47 agents de police, de CRS sont mobilisés au plus fort de la crise. Imaginez les moyens déployés pour expulser une famille.

Cette famille est-elle dangereuse ? Y a t-il, surplombant la pile de dossiers du ministre de l’intérieur Cazeneuve un dossier spécial au nom de cette dernière ? Non, rien de tout cela. La famille en question est une famille modeste de la ville qui a un retard de loyer d’environ 2000 euros. Le monsieur travaille et touche un salaire de 1100 euros. Le loyer est de 500 euros (logement social !). Ces honnêtes gens n’ont plus droit à l’aide au logement puisque leurs enfants sont maintenant grands. Ils ont eu une facture d’électricité de 700 euros et ils aident leurs enfants financièrement comme ils le peuvent et comme n’importe quel parent le ferait. Ils se sont donc retrouvés dans une situation extrêmement précaire. Ce quotidien, il est celui de milliers de familles aujourd’hui.

Désespérés, ces braves gens nous ont appelés en mairie ne sachant plus quoi faire. Sans doute, ne s’attendaient-ils pas à une telle mobilisation, à un tel élan de solidarité. Des voisins sont venus et ont proposé de prêter de l’argent à la famille pour qu’elle puisse garder son domicile. Mais rien n’y fait, l’huissière voulait faire du zèle et se régale visiblement à faire vivre une justice de classe impitoyable. Pas la moindre forme d’humanité. Devant notre détermination, un représentant du bailleur a finalement accepté de se rendre sur place. Nous avions 10 minutes pour trouver un accord avant que la police ne passe à l’action. Une grosse partie des forces de l’ordre n’attendait que cela. Ces deux lignes de front devant cette maison se transformaient en reconstitution de la bataille de Stalingrad. Il aura fallu l’acharnement du maire pour qu’un sursis de deux mois soit arraché, période durant laquelle nous allons faire en sorte de trouver une solution pour la famille avec le service d’action sociale de la ville. Notre lutte, une fois de plus, a payé.

Celle-ci a un caractère particulier à plus d’un titre. D’abord, nous donnons de la respiration à une famille désemparée qui en quelques heures aurait du, par la force, quitter le logement qu’elle occupe depuis des années maintenant pour une somme dérisoire. Ensuite, parce que la police s’est montrée menaçante, méprisante, arrogante. Une chose est certaine, on voulait nous faire passer un message clair. La révolte à Avion, cela doit se terminer. Ça ne sera finalement pas pour maintenant. Les communistes ne renoncent jamais. Madame la sous-préfète vient ce soir de déclarer dans la presse sa colère et fait peser le risque de la destitution. Cela ne serait pas la première fois qu’un maire communiste de la ville est destitué. Notre prédécesseur Amédée Capron avait été destitué pour avoir érigé une banderole sur le fronton de la mairie : « Paix en Algérie ! ». Ce type de menace ne nous fera donc pas reculer ! Et puis, cette victoire c’est aussi et surtout celle de la solidarité. Cette solidarité du voisinage lui aussi modeste mais prêt à mettre la main à la poche pour aider la famille. Une solidarité de classe, je n’ai pas peur de le dire. Les voisins criaient leur indignation, certains esprits commençaient même à s’échauffer. Vous reprenez foi en l’humanité devant une telle situation. Ici on vote front national, comme partout. Les dernières régionales ont fait mal. Mais je suis persuadé que parmi la foule des habitants du quartier présents sur place, ceux qui votaient pour l’extrême-droite sont maintenant vaccinés. Il n’y a pas un élu FN qui ferait ce que nous avons fait. Pas un seul. C’est le chant de l’Internationale qui a raisonné pendant que la police nous poussait violemment. J’en ai des frissons rien qu’à l’écrire. C’est le parti des mineurs, des ouvriers du textile, de la sidérurgie qui était là debout, déterminé, révolté.

L’avenir il est là. Organiser la lutte au local, en partant des préoccupations des gens. Créer des solidarités là où on pense qu’elles n’existent plus. La colère est grande dans notre peuple. Les coups pleuvent mais le point de non-retour est en train d’être franchi. Créons donc partout ces chaînes solidaires, ne laissons plus d’espace nulle part à l’injustice. C’est le rôle des communistes et de toute celles et ceux qui se reconnaissent dans leurs valeurs et leurs batailles. Victor Hugo nous disait que le paradis des riches est fait de l’enfer des pauvres. Il est plus que temps maintenant d’inverser les rôles …

G.S

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Nuit debout : du vacarme à l’ordre révolutionnaire

nuit-debout-50-810x540Il ne sera pas question ici de porter un regard sévère sur ce mouvement exceptionnel, du moins sur l’aspect innovant, qu’est celui de Nuit debout. Je ne ferai pas preuve de férocité. En tout cas je ne pourrais pas produire une violence aussi incarnée que celle de Eric Verhaeghe dans les pages du Figaro qui concluait sa tribune intitulée « Nuit debout le crépuscule des bobos » de la sorte : De là le caractère extraordinairement hétérogène du mouvement. Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu’une mutation du virus ne conduisent à une radicalisation et une popularisation inattendue.

Je vous l’accorde il est question en toute logique d’un vrai discours de classe. Pour autant, comme c’est habituel pour ceux qui sont des lecteurs réguliers du Figaro, de belles vérités nues se révèlent, des vérités nues sur les logiques profondes de l’organisation de notre monde, de sa société, de son économie … Bref ne faisons pas durer le suspens, sur le capitalisme. Même si le Figaro est par nature un organe de propagande de ce dernier, qu’il cible un lectorat appartenant aux dominants, il se permet de livrer des analyses très honnêtes. Terribles, scandaleuses pour nous autres. Mais elles sont les logiques qui conduisent les choix du capital et de ses sous-traitants politiques. Alors c’est toujours avec un intérêt particulier que nous devrions pouvoir lire ce média. Pour en revenir à mon propos sur Nuit debout et à cet article évoqué à l’instant, il y a un aspect souligné qui me paraît fondamental. L’éditorialiste le formule ainsi : Une autre caractéristique de la Nuit Debout tient à son aversion pour le salarié. C’est l’Autre: on le plaint, on se bat pour lui, mais on ne le côtoie pas. Je nuancerais évidemment mais néanmoins, sur la base des premières analyses que l’on peut faire du mouvement, on ne peut que constater l’absence des ouvriers, l’absence de l’immense masse des prolétaires. Qu’on se le dise, tous partagent la même colère et le même désir vivace de changement. Non pas par volonté de conquête reposant sur une solide conscience de classe. Non, simplement parce qu’il arrive un moment, lorsqu’on ne peut plus mettre tous les jours quelque chose dans l’assiette, où l’instinct de survie devient instinct de révolte. C’est ainsi qu’une brèche peut naître et que si les ingrédients sont au rendez-vous, il peut s’engager un virage décisif. Décisivement historique. Celui de l’autre voie. Celui qui viendrait violemment démontrer l’imposture de la croyance presque religieuse qu’il n’y a qu’un seul modèle possible et viable, celui qui a fini par triompher (pour le moment !) du socialisme.

Mais ce mouvement ne s’inscrit pas dans cette logique. Parce qu’il développe un fétichisme absolu sur sa non-identité,sur sa fierté de n’être affilié à aucun parti, à aucun système de pensée, il dit ne rien revendiquer. Curieuse posture il faut ici l’admettre. Alors qu’il est maintenant empiriquement démontré, après que Marx l’aura remarquablement théorisé au XIXe siècle, que ce système (le système capitaliste) porte en lui le phénomène même de l’inégalité, Nuit debout ne semble pas l’inclure dans son processus d’édification. A dire vrai, il est difficile de mesurer ce vers quoi cherche à tendre le mouvement. Même si une mobilisation de cette ampleur doit être saluée, qu’elle va d’une manière ou d’une autre jouer un rôle pour la suite des événements, il est je crois fondamental de garder un regard critique sur le phénomène. Parce que des choses importantes sont en train de se jouer sans même que nous puissions encore véritablement le mesurer. Parce que les attaques du capital deviennent extrêmement violentes et que, par conséquent, nous avons l’impératif devoir de monter de solides barricades. Car des millions de destins sont très directement concernés. C’est là l’extrême faiblesse de Nuit debout. C’est la frontière décisive entre l’agitation et la lutte. Dans son article, notre journaliste du Figaro explique que le mouvement a finalement relégué au second plan la lutte contre la loi El-Khomri. Je vous fais là une version beaucoup plus soft, débarrassée des postillons acides du réactionnaire traditionnel. Pour autant, on ne peut pas vraiment lui donner tort.

Dans la lutte, il faut pouvoir être méthodique. La révolution est une science, une science pratique, mais une science tout de même. Il n’y aura pas de mouvement de fond sans victoire sociale. Il est donc indispensable que la lutte organisée contre la loi travail puisse se solder par une victoire. Cette victoire va déterminer toute la suite du scénario. Sans elle, rien, absolument rien ne sera possible. C’est malheureusement l’étape ou plutôt la conviction de cette étape et de son caractère prioritaire qui manque cruellement à Nuit debout. Oui on y fait de l’éducation populaire, oui on s’exerce très concrètement à la pratique de l’agora antique, sorte de démocratie pure et parfaite. Mais Athènes ne comptait que 40 000 citoyens libres. Tous les autres étaient victimes de ce système car ils en subissaient les choix sans pouvoir même les discuter. Nous faisons face au même travers avec Nuit debout. Athènes n’était qu’une illusion de la démocratie et Nuit debout n’est qu’une illusion de la lutte. J’ai la certitude qu’il ne pourra y avoir massification et intensification de la lutte que si elle se fixe l’objectif d’éradiquer la loi travail. La faille est celle-ci. Le trait d’union qui permettra la convergence des luttes se situe au travers de cette bataille. Alors effectivement, sans parler de mutation du virus cela va de soi, il faudra que tous ces citoyens debout sur ces places se convainquent de l’intérêt d’abandonner l’utopie pour quelque chose de plus concret, de plus construit, de plus méthodique. Le problème de l’utopie est qu’elle ne vous mène dans les faits pas très loin. Encore une fois il y a urgence à changer les choses. Cela n’est pas un caprice d’intellectuels ou de militants ou même des deux. C’est le besoin de pouvoir se tenir à la corde qui nous empêche de chuter sur les pentes friables du cratère.

C’est ce travail de clarification que Marx et Engels, puis Lénine plus tard, ont tenté de faire. Il y a la nécessité de l’organisation. Elle est vitale. En ce sens, j’admire le travail que réalise le mouvement jeunes communistes dans les lycées, les universités et mêmes sur ces places des grandes villes. Apporter un cadre, structurer la pensée et le mouvement, créer de l’ordre dans le vacarme. Expliquer que la volonté est un chemin, que ce chemin est parsemé d’étapes qu’il faut minutieusement préparer les unes après les autres. La clé de la réussite se situe à ce niveau il me semble. Je souhaite sincèrement que les hommes et les femmes qui font le mouvement Nuit debout viennent magistralement démentir les propos de notre éditorialiste du Figaro. Les communistes peuvent et doivent les-y aider. Les Communistes avec un grand « C » évidemment, pas les marionnettistes à la sauce primaire. Petite précision si tant est que cette dernière soit vraiment nécessaire.

G.S

Mais où est la gauche ?

ob_6c6c37_drapeau-rougeLa France se réconcilie enfin avec sa tradition, la lutte des classes. Il aura fallu ce projet abject de casse méthodique du code du travail pour que le sursaut populaire puisse enfin éclore. Projet de loi travail non pas piloté à Paris mais dans les arcanes obscures de l’Union Européenne. Il ne s’agit pas d’un simple détail à souligner au détour d’une virgule. Le rouleau compresseur libéral européen parachève son travail jusqu’à disparition totale de la moindre entrave à la concurrence libre et non faussée. Le drapeau bleu étoilé pourra bien voler gracieusement dans le ciel au rythme de l’hymne à la joie, il devient urgent, vital même, de détruire cet outil d’asservissement populaire.

Toutes celles et ceux qui défilent sur les plateaux télé ou dans les studios d’enregistrement des matinales radiophoniques pour nous vendre leurs discours malhonnêtes sur leur prétendue capacité à changer les choses mieux que les autres, nous prennent pour une masse d’imbéciles dépourvus de toute forme de rationalité. Quiconque ne dira pas clairement que le point numéro un de son programme sera le retrait de la France de cette usine à gaz européenne nous prendra pour des idiots. Les règles absurdes, rigides, dogmatiques inscrites dans le marbre des traités ont anéanti la moindre forme de souveraineté. Nous ne sommes plus maîtres de rien dans ce bon pays de France. Pas de possibilité de développer des outils de régulation, encore moins de lancer des plans ambitieux d’investissements publics. Alors, j’entends les voix mollassonnes de ceux qui crient à la réorientation de la construction européenne. Il faut sauver l’Europe comme il fallait sauver le soldat Ryan. Si on émet l’hypothèse farfelue que par un effet de cascade, de nouvelles majorités de gauche prennent la main à Bruxelles, pensez-vous que l’Allemagne hésitera à déguerpir. L’Europe est allemande. Désolé pour ceux qui en sont restés au chapitre du traité de Paris. La France n’est pas le pendant de l’Allemagne. La France marche au pas avec les voisins méditerranéens. C’est un fait. Concevoir le contraire relève de l’idéalisme infantile ou de la mauvaise foi assumée.

Cela me permet d’en venir au véritable propos que je voulais aborder dans ce billet. La France est orpheline. La France n’a plus de gauche. Preuve en est les événements récents. Il aura fallu la mobilisation exemplaire de la jeunesse dans les universités et les lycées pour bousculer les organisations syndicales traditionnelles. Alors que ces dernières tergiversaient et pondaient un communiqué commun bien fade appelant à quelques aménagements cosmétiques, les jeunes organisaient la journée du 9 mars où plus de 500 000 personnes se sont mobilisées partout en France avec un mot d’ordre clair : le retrait pur et simple du projet de loi. Mais les partis de gauche méritent aussi leur catéchisme. Ce mouvement d’occupation des places inspirés de Podemos, Nuit debout, est là aussi symptomatique d’une absence préoccupante de la gauche dans le débat public. La nature a horreur du vide et ce mouvement presque spontané nous met tous au pied du mur. Il suffit de voir le malaise des uns et des autres par rapport à ces péripéties pour le mesurer. Personne n’ose se positionner. Tout le monde semble totalement largué. Nous sommes clairement dans une crise de représentation. C’est une sorte d’effet de pourrissement qui emporte tout sur son passage. La République est pourrissante, le parti socialiste, la gauche globalement … Cela donne le sentiment d’un tunnel qui fait la jonction entre deux mondes, entre deux temps. Cela n’est pas sans faire écho à la formule célèbre de Gramsci.

Pour illustrer mon propos, je ne peux que vivement vous encourager à lire la brillante tribune de Lordon parue il y a quelques jours dans les colonnes du Monde Diplomatique intitulée Pour la République sociale. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher ici de vous en livrer quelques succulents passages. Comme celui-ci sur la primaire : on ne peut pas exclure en effet que les protagonistes de la « primaire à gauche » soient convaincus de produire une innovation politique radicale, alors qu’ils bafouillent la langue morte de la Ve République. Le comble de l’engluement, c’est bien sûr de ne plus être capable de penser au-delà du monde où l’on est englué. Présidentialisation forcenée, partis spectraux, campagnes lunaires, vote utile, voilà la prison mentale que les initiateurs de la « primaire à gauche » prennent pour la Grande Évasion. Et pour conduire à quoi ? La fusion de la contribution sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu ? un programme en faveur de l’isolation des logements ? une forte déclaration sur la « réorientation de l’Europe » ? Mais sans doute le passage le plus intéressant est celui-ci : La seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’aucune alternative réelle ne peut naître du jeu ordinaire des institutions de la Ve République et des organisations qui y flottent entre deux eaux le ventre à l’air. Cet ordre finissant, il va falloir lui passer sur le corps. Comme l’ont abondamment montré tous les mouvements de place et d’occupation, la réappropriation politique et les parlementarismes actuels sont dans un rapport d’antinomie radicale : la première n’a de chance que par la déposition des seconds, institutions dont il est désormais établi qu’elles sont faites pour que surtout rien n’arrive — ce « rien » auquel la « primaire de gauche » est si passionnément vouée. Je souscris totalement à ses propos. Ils démontrent l’obsolescence des schémas théoriques et tactiques de cette gauche agonisante.

Le peuple français a cette fascinante capacité lorsqu’il se soulève à emporter avec lui les peuples voisins, eux aussi victimes de l’ignominie, du népotisme, de tout ce qu’on veut mais surtout des logiques du capital, de la propriété privée des moyens de production. Comme beaucoup, je regarde avec intérêt ce mouvement nuit debout qui gagne des villes belges, italiennes, espagnoles … Je garde néanmoins une nécessaire lucidité sur cette expérience. Les places semblent peuplées par une jeunesse à fort capital culturel essentiellement. Les travailleurs n’y sont encore que peu nombreux. Qui-plus-est en bon léniniste que je suis, je crois en les vertus de l’organisation. Des mouvements comme ceux-là peuvent vite devenir des impasses s’ils ne s’organisent pas concrètement. C’est la leçon qu’a fini par tirer Iglesias avec les indignés en Espagne. Le PCF devrait donc être en train d’écrire un programme politique pour créer cet impérieux prolongement organisationnel, pour qu’il puisse être débattu, qu’il devienne un repère. Un vrai programme de rupture, un programme politique qui place en son cœur la question de la propriété, de la nation et donc de sa constitution, de l’Europe et de l’évidente rupture qu’il faut consommer avec cette dernière. La question de la paix évidemment avec un préalable : quitter l’OTAN. Un programme qui se nourrit de ce bouillonnement social, qui propose des mots et des concepts, une feuille de route afin de donner du corps à cet élan insurrectionnel. Mais non, Pierre Laurent annonce qu’il va rencontrer Montebourg dans le cadre du processus de la primaire. Misère, vous avez dit misère …

G.S