La politique du vide ou le vide politique

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Pour la première fois depuis longtemps, je ne trouve plus le goût, la force d’alimenter ce blog. Pourtant à deux mois de l’élection présidentielle, je devrais pouvoir en dire des choses. Je devrais pouvoir en analyser des mécanismes. Mais non … Je suis partagé entre amertume, dégoût et pire que tout, renoncement. Renoncer au combat, renoncer à porter l’idée de changement. Plus que jamais le poète, le compositeur génial me sauvent d’un ennui mortel. Neruda me parle si merveilleusement bien d’amour, Camus m’explique avec délice ce qu’est l’absurde, les vieux compositeurs allemands me régalent de leur musicalité aux algorithmes parfaits, Chet Baker calme avec douceur mes crises d’angoisse. Je me consacre à des tâches bien éloignées de ce spectacle électoral lénifiant.

Je me mets souvent à la place du salarié broyé par la fatigue, celui qui se lève tous les matins pour rejoindre une boutique qui vivote dangereusement, celui qui va pointer la tête basse et le regard usé chaque matin à Pôle Emploi, cette aide-soignante au dos ruiné qui voit son service plein à craquer et qui se demande comment il sera possible de continuer à ce rythme dans les semaines à venir. J’imagine ces millions de françaises et de français chaque soir devant la télé en train d’assister à la mascarade électorale. Macron, Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon. Peut-être avons nous droit aux politiques que l’on mérite. Je le dis tranquillement, sans soucis de la polémique mais depuis quelques temps il m’arrive de penser à rendre ma carte. Cette carte soigneusement rangée dans la poche de celles et ceux qui jusqu’au bout ont tenté de résister au triomphe éclatant du capitalisme. Le rêve socialiste semble évanouit dans un continuum historique qui a fini par assécher le principe même d’idéal.

J’ai pourtant en tête le souvenir des dockers du Havre tapant avec rythme et entrain sur leurs tambours, ouvrant la marche à un immense cortège joyeux criant à l’unisson son rejet de la loi travail. Je me souviens de ces amphithéâtres universitaires bondés où, à la méthode de Socrate, on se partage le savoir, la connaissance. Je me souviens de ces centaines d’autocars qui convergent sur Paris pour colorer les grandes artères haussmaniennes d’un rouge vif, d’un rouge sang, celui de ces cols bleus qui ont donné leurs vies pour que les travailleurs puissent avoir des droits.

Pourtant, aujourd’hui on se bat pour négocier son indemnité de départ, on se bat pour revaloriser le SMIC de 5 euros par jour, pour limiter la pression fiscale si forte sur les petits ménages. L’horizon révolutionnaire prend les traits d’une rêverie austère, desséchée. Aujourd’hui on se dit que Hamon est le moindre mal et que peut-être il faut se ranger derrière lui pour se donner une petite chance de ne pas goûter au pire, comme si le pire n’était pas advenu depuis longtemps. Hamon porte quelques maigres promesses progressistes, suffisantes aux yeux de certains pour bâtir une convergence. Rêve peuple exploité, le soleil brillera. La force est tranquille, très tranquille, surtout pour les puissants. On peut même se permettre de laisser François Ruffin faire son petit speech ému à la cérémonie des césars, déranger la petite bourgeoisie si confortablement installée dans un entre-soi aveugle où le sort d’un ouvrier n’a que peu de valeur. La bourgeoisie aura toujours peur du danger de la révolte mais pour l’heure, elle doit dormir assez tranquillement j’en fais le pari. En tout cas pour une partie d’entre-elle, on se délecte et on se surprend même à frissonner devant une envolée hugolienne. Cela pimente un peu le quotidien …

Pour autant, je sais que cette extinction de foi est passagère. Comme dans le creux d’une vague, il arrive que la tempête nous dresse face à un mur. Il y a quelque part l’idée du répit dans cet instant. Vous êtes à la fois profondément désespérés, et en même temps vous vous en remettez au tragique, à l’inertie, à la force de la nature lorsqu’elle paraît indomptable. Vous sortez un moment de la tétanie qui vous paralyse presque, du poids de la responsabilité que vous vous infligez et vous vous contentez de contempler. Vous contemplez le désastre en vous disant qu’à ce moment précis vous ne pourrez rien y faire. Mais l’instinct de survie reprendra le dessus et vivre c’est agir. Ne pas écrire n’est finalement pas si grave lorsqu’on ne cesse pas de penser. “L’imagination pure est la représentation d’un objet absent, mais non encore constitué” nous disait Kant. Il n’y a donc pas de raison de désespérer.

G.S

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L’escroquerie politique et la révolution passive

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La tragi-comédie présidentielle continue son œuvre. Sans égale mesure, ce scrutin est le pire de tous les temps. La campagne est régie par les scandales, les médias n’ont jamais été aussi intrusifs et malveillants avec 8000 articles en deux ans consacrés à Macron (ici), les idéologies qui façonnent notre univers mental et politique totalement asséchées. Comme aux États-Unis nous assistons à un rejet massif, via les primaires de la droite et du PS, des candidats vendus par l’establishment laissant la place à des seconds couteaux tout aussi néfastes pour notre intérêt commun. L’extrême-droite est au rendez-vous avec une estimation de vote autour de 28 % sans même son entrée en campagne effective.

Alors qu’une grande part de la population est inquiète des soubresauts géopolitiques de la période, rejette viscéralement la globalisation et son processus d’hégémonie culturelle, que 9 millions de personnes vivent en situation de pauvreté, que de nombreux plans sociaux continuent de saccager la classe ouvrière, la caste politique continue d’asséner son discours parfaitement rodé creusant un peu plus encore la désespérance populaire. Européisme délirant, destruction de la sécurité sociale présentée comme inévitable pour assurer la compétitivité, méritocratie fantasmagorique dans une société où la captation des richesses se fait autour d’un très petit noyau composé de familles bourgeoises. Cette campagne des scandales relègue au rang de disparus les enjeux réels de la période : le partage du travail avec une importante baisse du temps de travail et une socialisation d’une partie de l’appareil productif pour créer des emplois en masse dans l’industrie, la recherche et les services, sortie des traités et émission d’une nouvelle monnaie pour relocaliser la production industrielle et libérer notre économie des directives de la Bundesbank, propriété populaire des banques et du crédit et condamnation de tous ceux qui ont spéculé avec les richesses de la nation, lutte contre l’exil fiscal, refonte des institutions … Bref il est évident que notre pays a besoin d’une thérapie de choc. Une âpre bataille culturelle doit être menée loin des planches de la scène électorale grotesquement tragique.

En réalité, rien de positif ne pourra émaner des élections, c’est maintenant une certitude. La révolution élective n’existe pas. Les bouleversements ne peuvent naître que par la constitution d’un rapport de force féroce avec le capital, le même que la CGT et le PCF ont réussi à bâtir en 1944 pour ensuite arracher la révolutionnaire sécurité sociale. La sécurité sociale n’est pas un simple système de solidarité universelle. C’est la socialisation d’une part redoutable de la richesse. C’est un vecteur d’appropriation collective de la richesse que nous produisons. Bien entendu, de réforme en réforme, la philosophie de l’œuvre pharaonique de Croizat a été galvaudée. Les travailleurs ont de moins en moins de place dans la gestion de cette dernière et des créations comme la CSG par Rocard, maître à penser de Hamon, sont des coups de canif redoutables dans l’équilibre de l’œuvre.

On peut discuter du besoin de moderniser les symboles ou la dialectique, l’affrontement de classe et ses enjeux demeurent irrémédiablement les mêmes. La dualité entre propriété privée ou publique, entre propriétaire du capital et travailleurs, entre communisme et réformisme reste inchangée. C’est bien parce que la gauche n’assume plus sa mission idéologique que les droits universels reculent, que le travail a été précarisé à un point tel que des millions de salariés ne peuvent plus se syndiquer et ainsi défendre leurs droits, que le code du travail est dépecé et que nous nous dirigeons lamentablement vers le contrat unique, la disparition de toutes les réglementations horaires, sécuritaires, sociales, salariales.

C’est donc le pire des scénarios qui se profile d’autant plus que l’idéal communiste a cette fois-ci totalement disparu. Aucun candidat à gauche n’appelle à l’occupation post-électorale de son lieu de travail pour lancer un vaste chantier transformateur. Aucun candidat à gauche ne propose de combattre la propriété privée de l’outil productif. Aucun candidat à gauche n’est réellement en phase avec les aspirations ouvrières. C’est ce que déclarait dans une récente interview le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. C’est surtout tout le précieux et pertinent travail de clarification que Gramsci a mené durant les années 1920 et 1930 en développant le concept de révolution dans le monde capitaliste occidental ; révolution active ou passive. Je voterai Mélenchon car c’est le choix de mon parti et qu’il fait la proposition la plus radicale dans cette campagne sans pour autant signer un blanc seing. Tous les autres ne sont que l’offre multi-facette de la bourgeoisie. Hamon ou Macron, Le Pen ou Fillon, les puissants retrouveront leurs billes quoi qu’il arrive. Le chouchou c’est Macron d’où l’entreprise de destruction de Fillon. Macron c’est le Renzi français. Un jeune premier de la classe aux idées vieilles comme le monde capitaliste. Maximiser le profit en détruisant l’État et le modèle social. Mais on disserte dans la presse sur ses yeux bleus, sur sa barbe estivale, sur son couple atypique avec sa femme couguar. Sauf qu’il suffit de constater dans quel état se trouve l’Italie aujourd’hui. « Ils n’ont pas senti la souffrance : ils ont créé le chaos, ils ont laissé tout rafler à ceux qui étaient les plus forts économiquement » pour convoquer de nouveau Gramsci.

Il me semble que le niveau médiocre de cette campagne est un révélateur puissant. Le système pourrit sur pied. Je crois que nous venons d’entamer la descente aux enfers du capitalisme. L’écosystème menacé, la chute de la toute puissante Amérique, la nostalgie galopante dans l’ex-URSS, le rejet populaire de la globalisation et la montée en puissance de nouveaux modèles de consommation éthiques et solidaires, me poussent à croire que le vieux monde s’éteint peu à peu. La jeunesse fabriquent des pratiques sociales novatrices, hors des sentiers battus. Elle est imprévisible et cherche pour une part à échapper à l’emploi, à la télévision pourrie, au système médiacrate. Sa faiblesse est sa négation de l’idéologie et du besoin crucial d’organisation. On ne peut pas lui en vouloir totalement, l’école et l’offensive culturelle dominantes y sont pour beaucoup.

Le danger d’une telle période est l’absence d’une voie de progrès, tant par les idées que par les pratiques. C’est la raison première de ma détestation de ceux qui dirigent le parti communiste aujourd’hui. Leur responsabilité est si grande dans le marasme ambiant. Voilà donc qu’une partie d’entre-eux réfléchissent à ranger le PCF derrière Hamon et son revenu universel, véritable bombe à retardement qui fera sauter toute l’architecture de notre modèle social, qu’il faut défendre jusqu’à la mort. La clé du changement est sa généralisation progressive. C’est pourquoi tous les candidats veulent y mettre fin.

Je comprends et souscris à la vive colère qui se propage et se renforce dans le peuple, à la détestation viscérale de la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Point d’inquisition de ma part pour condamner moralement l’abstentionniste, le cheminot en colère qui crie au tous pourris. Oui ce monde est pourri mais « Tout ce qui survit d’élémentaire dans l’homme moderne revient irrésistiblement à la surface : ces molécules pulvérisées se regroupent suivant des principes qui correspondent à ce qui subsiste d’essentiel dans les couches populaires les plus profondes ».

G.S