Mon intervention pour la clôture du festival « Les utopistes debout ! » 2017

c20d5f0f39Mesdames, messieurs,

Chers amis,

Je vous souhaite la bienvenue dans cette salle Aragon pour un temps fort comme nous en avons maintenant l’habitude dans ce lieu. C’est avec un immense bonheur que nous accueillons ce soir la création de la compagnie Vaguement compétitif, la Violence des riches inspiré par le best-seller sociologique des Pinçon-Charlot.

La violence des riches, jamais cette expression n’a eu autant de sens qu’en cette période ô combien troublée. J’ai lu il y a deux jours de cela dans le journal « La tribune » un papier qui nous apprend que la fortune de l’inénarrable Bernard Arnault a grimpé de 22 % en un an. Il se hisse ainsi à une modeste 11ème place mondiale sur l’échelle du luxe et de l’indécence avec une fortune qui s’élève à 41,5 milliards de dollars. Il passe ainsi devant mamie Liliane, qui faisait souvenez-vous des gros chèques à Sarkozy et Woerth, qui descend elle à la 14ème place avec un patrimoine estimé à 39,5 milliards de dollars. Les 39 milliardaires français affichent donc une fortune cumulée de 245 milliards de dollars. Un record absolu !

Pendant ce temps-là, le père la rigueur de cette élection présidentielle, le châtelain austère François Fillon joue sur la peur avec un dogmatisme fou. Le voilà incarnation d’un Harpagon sans l’humour criant non pas « ma cassette, ma cassette » mais « la dette, la dette ». La connivence de classe comme l’explique à merveille d’ailleurs le couple Pinçon-Charlot prend tout son sens avec ce personnage, tout comme il le prend avec la version plus light et télévangéliste labellisée « En marche ! ». Il faudrait que tous nous consentions encore un peu plus à faire des efforts comme ils disent pendant que certains accumulent de manière totalement immorale les milliards, en en cachant par ailleurs une bonne partie, avec une ingéniosité folle, dans des paradis fiscaux pour ainsi échapper à l’impôt.

Comment, dans ce contexte, blâmer le concitoyen désespéré, en colère, sombrant dans le trop facile certes, mais si tragiquement réel, tous pourris. Oui quelque chose est pourri au royaume de la politique. La politique pourtant, nous avons appris à l’aimer grâce aux philosophes grecs, grâce à Rousseau et aux lumières qui ont jailli de l’obscurantiste absolutisme, grâce à Robespierre et Saint-Just, aux communards, et à toutes celles et tous ceux qui ont donné leurs vies et leurs sangs, leurs cœurs et leurs esprits, à la grande aventure humaine du bonheur partagé.

S’il y a une leçon à tirer de tout cela je crois, c’est que ce bonheur partagé n’a jamais été et n’ira jamais de soi. Le bonheur commun et partagé est toujours le résultat d’une lutte acharnée, d’une lutte incarnée par un peuple libre et souverain.

Je vous rassure ou peut-être pas, mais je ne ferai pas du Mélenchon appelant à la rescousse le génie de la Bastille. Je veux simplement partager avec vous ma conviction de modeste élu local passionné par son mandat à la culture. La lutte ne précède jamais l’éveil. Le goût du combat et de l’émancipation est le résultat d’un processus tant collectif qu’individuel. Et c’est là où nos lieux culturels, nos pratiques, nos combats pour aller arracher de nouveaux publics sont cruciaux. C’est là où le courage de compagnies pour créer et mettre en scène des spectacles engagés, et par définition, dans une époque du tout consommable, difficile à défendre est précieux.

Le festival Les Utopistes debout est le fruit de cette réflexion, de ce désir partagé entre un lieu et son équipe et des acteurs du monde culturel décidés à ne pas lâcher sur les contenus, à ne pas brader cette si noble mission de la culture : déranger, dénoncer, lutter, éveiller.

Alors je remercie la compagnie Vaguement compétitif, la délicieuse et brillante Anne Conti, l’équipe du théâtre d’octobre ou encore Didier Super qui, dans son style unique, nous a fait l’honneur d’ouvrir cette nouvelle édition.

Je remercie également les partenaires qui se sont greffés malgré l’urgence au projet. Les amis de Colère du présent, de Droit de Cité, d’Attac, du LAG, d’Amnesty International, du MRAP ou encore de ATD Quart monde. Ainsi l’auteur Denis Lachaud a pu venir présenter son dernier ouvrage à la médiathèque à l’initiative de Colère du présent, et des stands ont pu être dressés ce soir dans le hall. Nous nous sommes promis et engagés à travailler en amont l’édition 2018 ensemble et d’ailleurs d’autres partenaires encore vont nous rejoindre. Les villes de Méricourt et sans doute de Sallaumines ou encore Culture Commune. Bref nous sommes en train de faire des petits et de créer une synergie positive sur un territoire qui en a cruellement besoin. Si certains pensent que nous allons combattre le Front National sur ce territoire en créant une communauté urbaine, le réveil risque d’être pour eux terriblement douloureux.

N’est-ce pas avant toute chose d’espoir dont nous avons besoin ici ? N’est-ce pas de courage politique, intellectuel, culturel et de proximité dont nous avons besoin ? D’industrie, de services publics, de culture et non de tourisme à toutes les sauces ? Je le dis avec gravité, nos territoires méritent mieux que la soupe indigeste du moment et le courage-fuyons de trop nombreux élus enfermés dans les logiques électorales mortifères. Nous serons quelques uns, plus nombreux qu’on ne le pense parfois, à y veiller.

Je voulais, pour ne pas être trop long et pour terminer mon propos sur une petite pépite d’une récente lecture littéraire, vous livrer une réflexion de Roland Barthes, que j’aime beaucoup au-delà ses contradictions, sur le théâtre de Brecht mais plus globalement sur le rôle du théâtre en général. Il écrivait ceci dans Essais critiques publié en 1964 : « Quoi qu’on décide finalement sur Brecht, il faut du moins marquer l’accord de sa pensée avec les grands thèmes progressistes de notre époque : à savoir que les maux des hommes sont entre les mains des hommes eux-mêmes, c’est-à-dire que le monde est maniable; que l’art peut et doit intervenir dans l’histoire; qu’il doit aujourd’hui concourir aux mêmes tâches que les sciences, dont il est solidaire; qu’il nous faut désormais un art de l’explication, et non plus seulement un art de l’expression; que le théâtre doit aider résolument l’histoire en en dévoilant le procès; que les techniques de la scène sont elles-mêmes engagées; qu’enfin, il n’y a pas une « essence » de l’art éternel, mais que chaque société doit inventer l’art qui l’accouchera au mieux de sa propre délivrance ».

Voilà qui résume, je crois, ce que nous nous apprêtons à vivre et partager ce soir, ce que nous avons vécu durant tout un mois dans ce lieu au travers de notre festival, et que nous continuerons à défendre et à bâtir dans les semaines, les mois et les années à venir. Sur ces quelques mots, je vous souhaite une excellente soirée. Vive le théâtre engagé, Vive la culture, Vive les utopistes debout !

G.S

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Le jour d’après ou la tragédie des drapeaux

window-1874622_960_720Voilà que le drapeau rouge n’a pas le droit de se déployer pour défiler le 18 mars, date d’une marche triomphale où la République des petits marquis sera brandie sur une pique pour en exiger une autre, aussi sage et rangée que sa sœur aînée. Un peu moins concentrée sans doute, toujours aussi bourgeoise assurément. On disserte, on s’insulte, on divise, on joue le petit spectacle de Guignol sur la petite place quand les vastes rouages historiques s’emballent et que les peuples n’ont plus envie de rire.

L’affaire devient sérieuse messieurs ne le voyez-vous pas ? Le vieux continent se vautre de nouveau dans les pulsions fiévreuses de l’autoritarisme. Comment pourrait-il en être autrement ? L’Union européenne n’est-elle pas la résurrection faussement aseptisée du fascisme à grande échelle? Ce qu’elle a fait endurer à la Grèce dans un silence complice, n’est-ce pas une parfaite démonstration de la brutalité des puissants, prêts à tout pour que le règne ordo-libéral claque dans le vent de l’éternité ? Elle tue les paysans, les hôpitaux, les universités, elle fabrique des villes fantômes où les usines trônent abandonnées, rongées par la rouille, la pourriture et les souvenirs des jours heureux. Vous faites la leçon aux ouvriers ou à ceux qui le fussent jadis, ces hommes pétris de mauvaises manières, si détestablement insolents, qui se tournent, tourmentés par ce sentiment d’abandon et de colère, vers la droite populiste. Ne comprenez-vous pas qu’ils n’en peuvent plus ?

Ici, en bas, dans la province lointaine où il n’est pas besoin d’avoir lu Hugo pour comprendre la misère, on se suicide, on se détruit, on meurt. Alcool, médicaments, divorces, violence, drame. Dans un récent portrait sur Mélenchon  où un psychanalyste médiatique brosse avec une fausse retenue dans le sens du poil le tribun magnifique, on le voit à Hénin-Beaumont devant un coron le teint blafard, la mine décomposée, le regard sombre. Alors que pour ne pas qu’elle s’écroule et roule sur le sol il est obligé de blottir sa tête entre ses mains, il lâche tragiquement « quelle misère ici, je ne m’attendais pas à ça … »

Nous autres, les militants honnêtes, les petites âmes pleines de bonté et de courage qui partageons et supportons tous les jours cette réalité crue et drue, on ne sait plus quoi faire, quoi dire. Chez nous, personne ne mène campagne ou presque, à peine voit-on fleurir quelques affiches ici ou là. Vous, vous jouez vos partitions avec vos grands airs, vos slogans, vos postures. Le pouvoir vous fait bander, le petit jeu de la chaise musicale pimente vos existences. Autour de vous, tous vous ressemblent, vous encouragent, vous idolâtrent. Tous ignorent à quel point le réel peut être cauchemardesque.

Le drapeau rouge pour le drapeau rouge n’a aucun sens s’il n’incarne pas une espérance, un sentiment de révolte, une illumination capable de nous soulever. Il est là le fond du problème. Promettre 100 milliards de dépense publique supplémentaire dans les 5 ans qui viennent ou une sixième république parlementaire ne changera rien à l’équation. Tant qu’on ne dira pas vouloir jeter Maastricht au feu, tant qu’on ne dira pas qu’on ré-ouvrira les usines par la force en prenant collectivement le droit de propriété qui nous revient, tant que l’école ne sera pas de nouveau un sanctuaire qui protège, qui délivre, qui brise les chaînes et élève les consciences, vous pourrez continuer à pleurer le soir du premier tour, à dire votre incompréhension, à déplorer l’ascension continue et vertigineuse de l’extrême-droite. Criez, maudissez, jouez la petite farce mais ne nous demandez pas de comploter avec vous. N’insultez pas notre intelligence quand nous aiguisons notre précieuse et expérimentée méfiance, quand nous n’applaudissons pas à tout rompre votre délicieuse figuration ou ne réalisons pas la docile petite courbette. Les matins ne chantent plus depuis longtemps ici malgré les promesses et les beaux parleurs.

En vérité je vous le dis, beaucoup ne vous suivront pas. Beaucoup ne glisseront pas le bulletin dans l’urne. Beaucoup se disent que tout ça n’a que trop duré. Beaucoup se disent que d’ici quelques semaines le sketch prendra fin, que la gauche sera en lambeaux avec un PS atomisé car tous ses cadres auront rejoint Macron, que l’opération Mélenchon ne pissera pas plus loin que le mur et qu’il disparaîtra aussi soudainement qu’il est apparu. La misère elle sera toujours là et nous avec. Vos larmes chaudes n’y pourront rien. Votre couardise sous perfusion de renoncement par contre …

G.S