Misère et colère, dialogue révolutionnaire

2018_vive_la_franceRarement, dans notre histoire politique contemporaine, les oracles auront été à un tel point aveugles. Le puissant mouvement de colère qui fait planer un climat de révolution depuis des semaines maintenant dans notre pays s’est accordé une rapide pause, le temps de passer un temps précieux avec les siens à noël, pour repartir au combat dès ces prémices de nouvelle année. Dans un texte aujourd’hui fameux, Antonio Gramsci expliquait qu’il détestait le nouvel an, vécu comme une césure artificielle qui casserait la continuité de l’histoire ou en tout cas la possibilité de la ressentir comme ce qu’elle est, un continuum qui s’astreint de toute chronologie hermétique.

Pour le coup, les gilets jaunes, les salariés mobilisés dans leurs entreprises, les lycéens et étudiants décidés à en découdre dès la rentrée, viennent démentir notre icône du marxisme italien. Le passage obligé d’une année à l’autre n’a, semble t-il, pas entamé la détermination populaire à bousculer sérieusement les événements. Même si arithmétiquement cette mobilisation est moins forte qu’il y a quelques semaines, les enquêtes d’opinion sont tout à fait claires. La courbe de soutien des français à la contestation du moment est inversement proportionnelle à celle du soutien à Macron. Pis, 70 % des français nous dit Le Figaro (comble de l’ironie), exigent le retour de l’ISF. Le gouvernement manœuvre depuis des jours, avec évidement le soutien total et idéologique de la presse dominante, pour caricaturer à l’extrême cette horde populaire qui ne serait portée que par son goût de la violence et sa vision vulgaire et bâtarde de la politique. On a le sentiment d’un retour à l’époque de la fin crépusculaire du Second Empire avec sa littérature bourgeoise violemment anti-ouvrière. Lorsque s’établit le suffrage universel masculin avec la Troisième République en 1871, l’auteur de vaudevilles George Feydeau en parlera avec ces mots: «La prétention saugrenue de donner les mêmes droits politiques aux hommes les plus intelligents, les plus instruits d’une nation, et aux brutes qui ne sont bonnes qu’à se soûler ! ». Finalement les années passent mais …

J’ai idée, sorte d’intuition du lecteur actif de littérature sociologique, qu’on pourrait en réalité imaginer un théorème de la misère. En effet, beaucoup se sont interrogés sur le pourquoi de l’embrasement à cette époque précisément. Les motifs d’incendie social étaient pourtant fort nombreux depuis longtemps. Après tout, de grands mouvements de contestation notamment contre la casse du code du travail ou les retraites auraient pu eux-aussi mettre le feu aux poudres. Il aura fallu attendre la taxe carbone et bien d’autres vilenies fiscales de la sorte pour que Paris brûle. Tout cela en dehors du cadre officiel, prenant les traits d’un anarchisme bricolé et intuitif. Alors peut-être y a t-il un seuil acceptable de la misère, un seuil qu’il faut pouvoir atteindre pour que les choses s’accélèrent et que la colère sourde et profonde puisse ruisseler de la bouche du volcan éteint pour paraphraser le grand poète turc Nazim Hikmet.

Car pour ceux qui font l’effort d’écouter sans se perdre dans les jugements imposés par leur parcours et leurs certitudes politiques, c’est bien des mots sur les maux de la misère que délivrent avec une vérité ontologique les hommes et les femmes qui garnissent les ronds-points de la colère. Un ras-le-bol, le sentiment qu’un cap est franchi qui fait basculer l’asservissement volontaire à un degré moralement inacceptable. Je dis cela, avec cette dureté apparente, parce qu’il ne faudrait pas abusivement idéaliser la situation. Qu’on se le dise, nous sommes loin encore de l’établissement d’un nouvel internationalisme socialiste. Si le «peuple » refuse de payer toujours plus à l’inverse de ces ennemis de classe jouissant de privilèges honteux, ce même peuple ne parle jamais des fondements de sa misère. Pour une large part, il les ignore même totalement et tout juste exige t-il un pas en arrière, un peu de beurre en plus dans les épinards. Quid des logiques intrinsèques du capitalisme, du rôle des banques, de la relation entre prix, travail et profits ? Nous vivons très certainement plus aujourd’hui un âge proto-révolutionnaire qu’autre chose …

Peut-on simplement le blâmer ce « peuple » et lancer avec facilité des jugements assis dans son canapé à écrire ces lignes ? Bien sûr que non. Après tout je lis des livres, d’innombrables articles, tente de comprendre les événements sans réellement y participer, un témoin des événements et pas grand chose de plus. Je mène d’autres batailles, sous d’autres formes mais je n’ai pas défilé dans les rues ou occupé un rond-point. Certainement pas par arrogance ou désaccord cinglant, mais parce que ma place n’est pas là. Je considère que ma place est dans l’écriture des perspectives, dans l’ouverture des chemins capables de prolonger et d’affermir cette colère. De nombreux communistes ne croient plus en l’idée d’avant-garde, en l’idée que la politique est affaire d’éducation. Pourtant, je crois que les masses doivent s’éduquer et se discipliner pour pouvoir vaincre pour de bon. C’est mon sentiment, c’est ma vision des choses et n’en fais pas une vérité universelle. Pour autant elle est à mes yeux, le motif le plus rude de mon opposition à ce mouvement qui se veut libre de toute croyance, de toute attache partisane, de toute structuration, de toute inspiration idéologique. Je hais ce slogan qui consiste à se penser apolitique. Que font-ils d’autre hormis de la politique ces gilets jaunes ? Comment caractériser le fait qu’ils disent réapprendre à se connaître, à retrouver le goût d’être ensemble et de se battre ensemble, à penser en commun ce qui les fédère d’un côté et ce qui les oppose de l’autre à ceux qui les exploitent au quotidien ? Sans doute que les clivages sont brouillés à un point tel que tous s’imaginent devoir s’astreindre des repères classiques ; sans doute avons-nous été mauvais depuis bien trop longtemps et de renoncement en renoncement avons tué la substance qui fonde la lecture de classe scientifiquement établie ? Une chose est certaine, il va falloir que les uns et les autres tendent une main pour que tout cela ne finisse pas en un camouflet historique qui nourrira les pires replis acides.

Cette exigence de dialogue et d’interpénétration est d’autant plus nécessaire que la démocratie bourgeoise ne semble pas vouloir désarmer. A l’image du discours présidentiel de la nouvelle année, des prises de position de l’appareil d’État et de toutes les sphères de la domination sociale, du renforcement de la violence institutionnelle, tant policière que juridique, la bourgeoisie mobilise ses outils sans ne rien lâcher ou presque. Les quelques avancées gagnées par ce rapport de force naissant, s’apparentent bien plus à une nouvelle provocation qu’à la preuve d’une défaite provisoire. Par ailleurs, les petits marquis qui fondent la cour présidentielle, les jeunes conseillers formatés issus d’un même moule, tirent les ficelles et instrumentalisent les événements pour influencer l’opinion publique. Du cas Drouet à cette mascarade de grand débat national, de la manipulation des images aux sorties grossières des éditocrâtes de tous bords, tout est fait pour pulvériser cette dynamique populaire. Le bon peuple est en colère, il l’a fait entendre, les valets gouvernementaux ont fait mine de comprendre et lancé quelques miettes, maintenant tout le monde doit retourner à sa place et les choses doivent reprendre leur cours normal. Réforme de l’assurance chômage, des retraites, de la fonction publique … Rien ne doit plus venir entraver l’entreprise de dynamitage de l’État social et stratège au service de l’appétit de la caste patronale dont seul compte le besoin d’accumulation.

L’inquiétude va rapidement se renforcer pourtant du côté des puissants car la colère ne faiblit pas et la mobilisation s’annonce continue. Quelque chose est rompu, une sorte de retenue qui reposait sur la confiance en les institutions. L’originalité de cette séquence repose d’ailleurs sur ce point, le rejet des inégalités et de la violence sociale se conjugue au rejet institutionnel, le pouvoir politique s’étant vautré avec lourdeur dans la corruption, la manipulation et le mensonge. Ce qui fonde une nation, c’est le pacte social qui lie celles et ceux qui la reconnaissent. Un pacte, c’est l’illustration d’une confiance réciproque. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui. Bien sûr il y a le rôle néfaste de la machine technocratique européenne, il y a les multiples fractures sociales et territoriales particulièrement béantes sous l’ère du libéralisme économique, la sénilité de nos élites refusant d’admettre leur impuissance politique. Mais la réponse à ce constat terrible passe t-elle simplement par un frexit ou par un changement de nos élites comme le soulignent des gens tout à fait sérieux comme Lordon ? Je doute que cette solution soit suffisante. Lordon comme d’autres ne manquent pas de courage mais ils se refusent presque pathologiquement à admettre l’essentiel. Le problème, c’est le capitalisme, violent, destructeur, apatride par nature. Plus encore, détruire le capitalisme exige une méthode, une organisation qui doivent s’affranchir d’antagonismes moraux sclérosants. Je crois en la droiture et la justice, au pluralisme et à la démocratie. Je crois d’avantage encore en l’efficacité révolutionnaire.

Voilà je crois les débats de fond qu’ils nous faut avoir. “La force n’a ni droit ni raison, mais il peut être impossible de s’en passer pour faire respecter le droit et la raison”. La force, elle passe peut-être par l’acceptation d’un modèle d’organisation qui ne soit pas un chef-d’œuvre d’horizontalité fantasmée. S’organiser pour vaincre, plutôt que pérorer sur de prétendus bonnes manières de lutte et une chimie révolutionnaire où chaque particule donnerait harmonieusement vie à l’atome. C’est minorer la violence du combat politique, c’est cultiver une bohème qui satisfait nos litiges moraux mais qui ne peut que nous conduire à la défaite. Vaincre ou mourir, jamais une maxime n’a été d’une si effroyable vérité. C’est sans doute ce dilemme qui se joue actuellement sous nos yeux.

G.S

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